Le matin du 12 mars 2022, Laëtitia s’est regardée dans le miroir de la salle de bain et a réalisé qu’elle ne reconnaissait plus son reflet. Pas à cause de son visage. À cause de son cerveau. Elle avait 40 ans. Depuis six mois, des mots s’évaporaient. Pas tous. Juste ceux qu’elle voulait dire. Maison, travail, enfant, des mots basiques, soudain introuvables. Elle les remplaçait par des circonlocutions, des gestes, des rires nerveux pour masquer le trou. Un jour, elle a tendu la main vers son téléphone, a vu l’écran, et n’a pas su appuyer sur déverrouiller. Ses doigts ont tremblé. Pas de Parkinson. Juste un cerveau en mode brouillard, comme si quelqu’un avait baissé le volume de sa mémoire à mi-chemin entre la veille et le sommeil profond.
Elle a commencé par les maux de tête. Sourds, tenaces, comme une pression derrière les yeux. Puis les nuits blanches, les sueurs froides à 3h du matin, les vêtements collants malgré le chauffage éteint. Elle a cru à une grippe. Puis à la fatigue. Puis à la folie. Personne ne lui a parlé de préménopause. Personne, sauf Anna Roy, sage-femme et podcasteuse, qui écoute les femmes comme Laëtitia sur Bouffées de chaleur.
Les chiffres mentent, mais ils disent quand même quelque chose
Selon l’Inserm, 1 femme sur 10 entre 40 et 45 ans est en préménopause. 1 sur 10. Pas 1 sur 100. Pas une exception. Une statistique. Pourtant, les gynécologues français passent en moyenne 12 minutes par patiente pour en parler. Douze minutes. Le temps de dire « ça va passer, c’est normal ». Sauf que non. Ça ne passe pas comme ça. Pour Laëtitia, c’était comme si son cerveau avait été branché sur une fréquence radio décalée. Elle entendait les mots, mais ils sonnaient faux. Elle lisait un mail professionnel et retombait en primaire : « C’est quoi un deadline ? » Elle a noté des mots sur des post-it, collés partout. « Porte. Clés. Voiture. » Le lendemain, elle oubliait où elle les avait mis.
Le piège des examens inutiles
Elle a vu trois neurologues. Trois. On lui a fait des IRM, des prises de sang, des tests de mémoire. Tout était « normal ». « C’est dans votre tête », lui a dit le troisième. « Stress post-Covid. » Elle a pleuré dans sa voiture. Pas à cause du diagnostic. À cause de l’absence de diagnostic. Parce que personne ne lui avait jamais parlé de l’oubli préménopausique. Ce trou noir où les mots, les visages, les gestes s’effacent comme des photos mal développées. Une étude de l’Université de Californie en 2019 (publiée dans Menopause: The Journal of The North American Menopause Society) a montré que 40 % des femmes en préménopause rapportent des troubles cognitifs sévères. 40 %. Pas 4. Pas 400. Quatre sur dix. Et pourtant, les médecins français continuent de minimiser.
Pourquoi les médecins ferment les yeux
C’est simple : la préménopause, surtout précoce, c’est le parent pauvre de la médecine. Pas assez de recherches. Pas assez de formation. Pas assez de temps. Les femmes comme Laëtitia se retrouvent coincées entre deux chaises : trop jeunes pour les services gériatriques, trop symptomatiques pour être ignorées. Les hormones fluctuent. Le cerveau, lui, ne comprend pas. Il panique. Et les médecins, souvent, aussi.
Anna Roy, sur son podcast, raconte l’histoire de Claire, 42 ans, qui a cru avoir Alzheimer. « Elle avait des listes de courses avec des mots barrés, des ratures partout. Son mari a pensé à une dépression. Moi, je lui ai dit : Vérifie tes cycles. » Claire avait des sautes d’hormones à répétition. Pas de traitement. Juste un carnet. Et une honte qui grandissait.
Le vrai problème, ce n’est pas le brouillard. C’est l’isolement.
Laëtitia a arrêté de parler de ses oublis. À son travail, elle faisait semblant. À la maison, elle évitait les discussions complexes. Elle avait peur qu’on la prenne pour une idiote. Ou pire : pour une menteuse. « Vous exagérez », lui a lancé sa collègue lors d’une réunion. « Vous avez juste un peu la tête ailleurs. » Elle a serré les dents. Elle connaissait le mot dissonance. Elle l’avait lu ce matin-là, sur un post-it.
Pourtant, il y a des solutions. Pas miraculeuses. Juste ignorées. La thérapie hormonale substitutive (THS) peut aider, mais en France, seulement 15 % des femmes éligibles osent en parler à leur médecin. Pourquoi ? Parce que la THS fait peur. Parce que les médias en ont fait un monstre. Parce que les gynécologues, souvent, ne savent pas comment en parler.
Ce qu’on ne vous dit pas sur la préménopause
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Ça commence avant les bouffées de chaleur. Souvent, les femmes attribuent leurs symptômes à autre chose. Fatigue ? Stress. Maux de tête ? Migraines. Oublis ? Manque de sommeil. Personne ne fait le lien avec les hormones qui s’emballent, qui chutent, qui jouent à yo-yo.
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Le cerveau n’est pas une machine. Il réagit aux hormones. Quand l’œstrogène baisse, les neurotransmetteurs suivent. Résultat : moins de sérotonine, moins de dopamine. Moins de clarté. Moins de concentration. Et parfois, cette brume mentale dure des années. Pas des mois. Des années.
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Les antidépresseurs, ce n’est pas toujours la solution. Beaucoup de femmes se retrouvent avec des ISRS sur ordonnance parce qu’on leur dit : « C’est dans votre tête. » Sauf que non. C’est dans vos hormones. Et les antidépresseurs, ça ne règle pas le problème. Ça le masque.
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Parler en aide. Vraiment. Pas juste à son médecin. À d’autres femmes. Laëtitia a trouvé un groupe Facebook, Prémenopause et après. Là, elle a compris qu’elle n’était pas folle. Qu’elle n’était pas seule. Qu’elle n’était pas la seule à avoir un cerveau qui lui jouait des tours.
La vraie question n’est pas « Pourquoi j’oublie ? » Mais « Pourquoi personne ne m’a prévenue ? »
En 2024, on parle encore trop peu de la préménopause. On en rit dans les séries (Sex and the City a fait des blagues sur les « hot flashes », mais personne n’a parlé des mots qui disparaissent). On en fait un sujet de tabloid (« La ménopause, c’est fini, on est trop jeunes ! »). On ignore les femmes qui, comme Laëtitia, se battent pour garder leur place au travail, leur famille, leur estime d’elles-mêmes.
Pourtant, c’est un enjeu de santé publique. 1 femme sur 10 entre 40 et 45 ans est concernée. Une sur dix. Et aucune n’est préparée. Aucune ne sait à quoi s’attendre. Aucune ne se sent entendue.
Laëtitia a commencé un traitement hormonal. Pas parce que c’était parfait. Parce que c’était moins pire. Parce que son cerveau a enfin arrêté de lui faire des blagues cruelles. Parce qu’elle a arrêté de avoir peur de se tromper.
Mais le vrai combat, ce n’est pas contre ses hormones. C’est contre le silence. Contre les médecins qui ferment les yeux. Contre une société qui préfère rire des femmes qui oublient que les ignorer.
Le dernier mot ? Il est à vous.
La prochaine fois que vous entendrez une femme dire « Je ne me souviens plus », ne lui répondez pas « C’est normal ». Demandez-lui si elle a déjà entendu parler de préménopause. Demandez-lui si elle a vu un endocrinologue. Demandez-lui si on lui a proposé des solutions. Parce que le vrai scandale, ce n’est pas le brouillard. C’est qu’on laisse des millions de femmes se débattre seules dans le noir.
Et ça, c’est intolérable.