La prééclampsie reste un fléau médical sous-estimé
En 2023, une femme meurt toutes les deux heures de prééclampsie dans le monde. Ce chiffre, publié par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2021 et rarement cité depuis, résume à lui seul l’échec des systèmes de santé. Pourtant, un séminaire organisé par The Lancet et présidé par le Dr Mark Walker, professeur à l’Université d’Ottawa, vient de rappeler une évidence : on sait comment réduire les risques, mais on ne le fait pas. Pas assez, pas partout, pas pour toutes.
Walker et son équipe ont passé en revue les dernières données. Résultat ? Les progrès existent, mais ils sont inégaux. Et surtout, ils butent sur des réalités concrètes : manque de formation des médecins, accès limité aux médicaments dans les pays pauvres, et une méconnaissance persistante chez les patientes.
Pourquoi les protocoles ne sauvent pas assez de vies
La prééclampsie, c’est simple à comprendre : la pression artérielle de la mère s’emballe, les organes sont mis sous pression, et dans les cas graves, le fœtus souffre. Les solutions ? Surveillance accrue, médicaments comme l’aspirine à faible dose pour les femmes à risque, et, en dernier recours, une césarienne.
Sauf que.
Sauf que les femmes à risque ne sont pas toujours identifiées à temps. Sauf que l’aspirine, recommandée par l’OMS depuis 2011, n’est pas systématiquement prescrite. Sauf que dans certains hôpitaux, les obstétriciens n’ont pas les outils pour mesurer correctement la pression artérielle ou détecter les signes précoces.
Walker l’a dit sans détour : « On a les réponses, mais on ne les applique pas. »
Les pays riches ne sont pas à l’abri des lacunes
On pourrait croire que dans les pays développés, le problème est maîtrisé. Détrompez-vous.
Au Canada, par exemple, la prééclampsie est la première cause de mortalité maternelle évitable. Pourtant, les protocoles canadiens sont parmi les plus avancés au monde. Alors pourquoi l’écart persiste ?
Parce que même avec les bonnes recommandations, les délais de prise en charge restent trop longs. Une étude de l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (2022) montre que 30 % des femmes atteintes de prééclampsie sévère arrivent aux urgences avec un retard de plus de six heures. Six heures, c’est parfois trop.
Et puis, il y a le problème des inégalités sociales. Une femme pauvre, peu éduquée, ou issue d’une minorité visible a trois fois plus de risques de développer une prééclampsie sévère qu’une femme aisée. Pas à cause de la génétique, mais parce qu’elle consulte moins tôt, parce qu’elle vit dans des zones mal desservies, parce que les préjugés des médecins influencent les diagnostics.
Ce que le séminaire du Lancet change (ou pas)
Walker et son équipe ont produit des recommandations claires :
- Dépistage précoce obligatoire dès le premier trimestre pour les femmes à risque.
- Aspirine à faible dose systématique pour celles identifiées comme vulnérables.
- Formation renforcée des sages-femmes et médecins généralistes, pas seulement des spécialistes.
- Accès universel aux médicaments de base, même dans les pays en développement.
Sur le papier, c’est logique. Dans la réalité, c’est autre chose.
Le problème, c’est que ces mesures coûtent de l’argent. Et que les gouvernements, même riches, hésitent à financer ce qui ne rapporte pas directement. Une femme sauvée de la prééclampsie ne génère pas de profits pour les laboratoires. Un hôpital qui forme mieux son personnel doit investir. Et une politique de santé publique qui vise l’équité sociale ? Ça fait grincer des dents.
La vraie question : qui va payer ?
Walker n’a pas éludé la question. « Les données sont là, les solutions aussi. Mais sans pression politique et financière, rien ne bougera. »
Le séminaire du Lancet a relancé le débat. Reste à savoir qui va en tirer les conséquences.
Pas les patientes, en tout cas. Elles, elles continueront de mourir en silence.
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Sources : OMS (2021), Étude McGill (2022), Séminaire The Lancet sur la prééclampsie (2024), données du Ministère de la Santé du Canada (2023).