Le jour où Pigment a frappé fort
La dernière levée de fonds de Pigment, 250 millions de dollars menés par le Scaleup Europe Fund, ça ne ressemble pas à une simple opération financière. Ça ressemble à un coup de poing. Pas dans les dents, non, dans le portefeuille des éditeurs américains qui dominent la planification financière depuis des années. Les outils comme Adaptive Insights (racheté par Workday pour 1,5 milliard en 2016) ou Vena Solutions (vendu à Oracle en 2018) ont eu leur règne. Maintenant, Pigment arrive avec une valorisation qui flirte avec le milliard, et une ambition : leur prendre des parts de marché, un client à un client.
Pourquoi Pigment, et pas une autre ?
Parce que le secteur, c’est du lourd. Les entreprises dépensent des millions en logiciels de Financial Planning and Analysis (FP&A), ces boîtes noires où les financiers jettent leurs données pour en sortir des prévisions… ou des justifications. Le problème ? Ces outils sont souvent lents, coûteux, et surtout : ils parlent anglais. Pigment, lui, a été conçu en France, pour les Français. Pas par nostalgie, mais parce que les besoins ne sont pas les mêmes. Un DAF parisien n’a pas les mêmes contraintes qu’un CFO à San Francisco. Pigment le sait. Et ça, c’est un avantage.
250 millions, et après ?
L’argent, Pigment va surtout l’utiliser pour deux choses : recruter des talents (les meilleurs data scientists, les ingénieurs FP&A) et attaquer les États-Unis. Parce que si la France est un marché porteur, c’est aux États-Unis que se jouent les vraies batailles. Les géants locaux ne vont pas laisser un concurrent européen leur grignoter des parts de marché sans réagir. La question n’est pas si la guerre va éclater, mais quand.
Et puis, il y a un détail qui cloche. Pigment lève des fonds à tour de bras, mais personne ne parle vraiment de son modèle économique. Les licornes françaises ont souvent ce problème : elles brillent en levée de fonds, mais après ? Qui paie, vraiment ? Les entreprises ? Les États ? Les investisseurs ? Pour l’instant, Pigment mise sur la croissance. Mais la croissance, ça se paie. Et pas seulement en dollars.
Ce que les Américains ne voient pas venir
Les éditeurs américains ont un avantage : ils connaissent leur marché par cœur. Ils ont des équipes commerciales rodées, des partenariats avec les grands cabinets de conseil, des intégrations parfaites avec les ERP comme SAP ou Oracle. Pigment, lui, arrive en outsider. Son atout ? Être plus agile. Moins lourd, moins bureaucrate. Les DAF français en ont marre des logiciels qui mettent six mois à déployer une mise à jour. Pigment promet des corrections en quelques semaines. Ça change tout.
Mais attention : l’agilité, ça ne suffit pas. Il faut aussi gagner la confiance. Les directions financières sont méfiantes. Elles ont vu des startups prometteuses s’effondrer après une levée de fonds. Pigment devra prouver qu’il n’est pas une bulle de plus.
Le vrai enjeu : l’Europe contre les États-Unis ?
Ce qui est intéressant avec Pigment, c’est que ce n’est pas une histoire isolée. D’autres licornes françaises (Doctolib, Qonto, Mirakl) ont le même schéma : lever des fonds, grandir vite, et essayer de percer aux États-Unis. Le problème ? L’Europe n’est pas un bloc. Les régulations diffèrent, les habitudes aussi. Pigment peut cartonner en France, mais aux États-Unis, il devra s’adapter, ou plier.
Et puis, il y a une question que personne ne pose assez : est-ce que l’Europe a vraiment besoin d’un autre concurrent dans la FP&A ? Les États-Unis dominent le secteur, et les entreprises européennes sont souvent prêtes à payer le prix fort pour avoir les meilleurs outils. Pigment peut perturber le marché, mais est-ce que ça suffira à le faire basculer ?
Ce que les investisseurs ne disent pas
Le Scaleup Europe Fund derrière Pigment, c’est un fonds créé par des anciens de Kleiner Perkins et Sequoia. Des gens qui connaissent le jeu. Ils misent sur Pigment parce qu’ils voient un marché porteur. Mais ils voient aussi un risque : celui de l’échec. Parce que concurrencer les géants américains, ça ne se fait pas avec de belles promesses. Ça se fait avec des résultats. Et pour l’instant, Pigment n’a pas encore prouvé qu’il pouvait tenir la distance.
La leçon pour les autres
Si Pigment réussit, ce ne sera pas seulement parce qu’il a levé 250 millions. Ce sera parce qu’il aura su combiner trois choses :
- Un produit qui répond à un vrai besoin (pas juste une copie des Américains, mais une solution adaptée au marché européen).
- Une équipe qui sait vendre (les levées de fonds, ça ne nourrit pas les clients).
- De la patience (les guerres commerciales, ça se gagne sur le long terme).
Pour les autres licornes françaises qui rêvent de percer aux États-Unis, le message est clair : ne comptez pas sur l’argent pour tout régler. Pigment a les moyens. Maintenant, il lui faut les résultats.
Ce qui se joue vraiment derrière cette levée
Derrière Pigment, il y a une question plus large : l’Europe peut-elle vraiment rivaliser avec les États-Unis dans la tech ? Pas dans tous les domaines, non. Mais dans certains, oui. La FP&A, c’est un de ces secteurs où l’Europe a une chance. Parce que les besoins ne sont pas les mêmes. Parce que les entreprises européennes sont moins prêtes à payer n’importe quel prix pour un outil américain. Parce que l’agilité, parfois, vaut mieux que la puissance.
Reste à voir si Pigment saura en profiter. Parce que lever 250 millions, c’est facile. Rester debout après, c’est une autre histoire.