En août dernier, les Philippines ont enregistré 4 fois plus de cas de leptospirose qu’en août 2025. Pas une alerte passagère, mais une tendance lourde : le pays traverse une crise sanitaire silencieuse, et personne ne semble vraiment s’en émouvoir. Pourtant, cette maladie, transmise par les rongeurs et l’eau contaminée, tue encore aujourd’hui. Selon le Department of Health (DOH), les cas ont grimpé de 1 200 en 2025 à près de 5 000 en 2026, un bond qui ne s’explique pas par une épidémie soudaine, mais par un enchaînement de négligences structurelles. Et si le vrai problème n’était pas la maladie elle-même, mais l’incapacité des autorités à y répondre avant qu’il ne soit trop tard ?
Pourquoi cette explosion ? L’eau, toujours l’eau
La leptospirose n’est pas une maladie mystérieuse. Elle se transmet quand l’eau stagnante, souillée par les urines de rats infectés, entre en contact avec des plaies ou les muqueuses. Or, aux Philippines, les inondations et la mauvaise gestion des égouts créent un terrain de jeu idéal pour les bactéries. En 2026, le typhon Dodong a dévasté plusieurs régions, noyant les bidonvilles de Manille et de Cebu sous des mètres d’eau sale. Résultat : les rats, eux, ont prospéré. Le DOH a confirmé que 80 % des cas viennent des zones inondées, une corrélation évidente, mais qu’on semble ignorer quand il s’agit d’agir.
Et puis, il y a le manque criant de vaccins. Le seul vaccin disponible, Vaccilept, est rare et cher. Les campagnes de vaccination ciblent surtout les travailleurs exposés, mais dans un pays où 60 % de la population vit avec moins de 5 dollars par jour (Banque mondiale, 2025), se faire vacciner relève du luxe. Les hôpitaux publics, déjà sous-financés, manquent de tests rapides. Un médecin de l’hôpital Ospital ng Maynila a résumé la situation : « On diagnostique la leptospirose quand le patient est déjà en phase critique. À ce stade, c’est trop tard pour beaucoup. »
Les rats gagnent, les hommes perdent
Le problème, c’est que personne ne chasse les rats. Personne.
À Manille, les égouts à ciel ouvert regorgent de déchets et d’urine de rongeurs. Les programmes de dératisation ? Quasi inexistants. Le gouvernement a lancé un appel d’offres en 2024 pour une campagne nationale, mais aucun contrat n’a été signé. Pourquoi ? Parce que les entreprises privées chargées du projet ont exigé des garanties financières que le budget santé ne pouvait pas couvrir. Bref, on attend.
Pendant ce temps, les rats pullulent. Et avec eux, la maladie. Le Research Institute for Tropical Medicine (RITM) a alerté dès 2025 sur une souche résistante aux antibiotiques en circulation. Une mauvaise nouvelle pour les patients, déjà mal soignés. Les antibiotiques de première ligne, comme la doxycycline, deviennent moins efficaces. Résultat : les patients mettent plus de temps à guérir, et les hôpitaux sont saturés.
Ce que le gouvernement ne dit pas
Officiellement, les autorités minimisent. « La situation est sous contrôle », a déclaré le ministre de la Santé, Francisco Duque III, en septembre. Sous contrôle ? Avec 5 000 cas déclarés, et probablement bien plus en réalité, on peut douter. Le vrai problème, c’est que la leptospirose n’est pas une priorité politique. Pourquoi ? Parce qu’elle touche surtout les pauvres. Les classes moyennes et aisées, elles, voyagent en avion ou habitent dans des quartiers sécurisés. Les bidonvilles de Tondo ou de Navotas ? Personne n’en parle.
Et puis, il y a l’embarras. Reconnaître une épidémie, c’est admettre l’échec des politiques publiques. Or, aux Philippines, les scandales sanitaires se règlent en silence. En 2020, pendant la COVID, le gouvernement a été critiqué pour son manque de transparence. Aujourd’hui, même scénario. Les médias locaux évoquent la leptospirose, mais sans relance. Les ONG dénoncent, mais sans impact.
La vraie question : et après ?
Si rien ne change, la leptospirose va devenir endémique. Comme la dengue, comme le paludisme, une maladie qu’on subira, sans jamais la combattre vraiment. Le DOH a promis des « mesures renforcées » pour 2027, mais sans détails. Des cliniques mobiles ? Des stocks de vaccins ? Personne n’en sait rien.
Le pire, c’est que cette crise est évitable. Avec un budget dédié, une campagne de dératisation sérieuse et des tests accessibles, on pourrait inverser la tendance. Mais pour ça, il faudrait que quelqu’un veuille vraiment le faire. Et aux Philippines, quand les pauvres meurent, ça ne fait pas la une.
La leptospirose ne tue pas seulement des corps. Elle tue aussi l’espoir qu’un jour, les choses changeront.