Les médicaments essentiels disparaissent des pharmacies

Les traitements les plus prescrits et les moins chers contre le diabète, l’asthme ou l’hypertension manquent cruellement. MedFrance alerte : derrière ces pénuries, une stratégie économique qui met des vies en danger. Et les patients paient la note.

Publié le 11 septembre 2026 à 20:18
Les médicaments essentiels disparaissent des pharmacies

Les médicaments essentiels disparaissent des pharmacies

En juin dernier, un patient diabétique de 62 ans a débarqué dans une pharmacie de Lille pour renouveler sa boîte de Metformine, un traitement générique vieillissant de 20 ans. Le pharmacien a secoué la tête : « Plus en stock. Pas avant trois semaines. » Trois semaines sans insuline, c’est trois semaines à risque d’hypoglycémie, de coma, voire de décès. « On me dit que c’est la faute à la Chine, aux usines qui ferment, aux livraisons bloquées… » Le patient a sorti son téléphone, a appelé trois autres officines. Même réponse. « Alors je prends une demi-dose. Comme ça, ça dure plus longtemps. »

Ce n’est pas une anecdote. C’est la nouvelle normalité.

Les génériques, ces invisibles qui sauvent des vies… et qu’on abandonne

La Metformine, c’est le traitement de première ligne contre le diabète de type 2. En France, 1,5 million de personnes en prennent quotidiennement. Un générique, donc. 0,10 euro la comprimé, produit par des laboratoires français comme Mylan (racheté par Pfizer en 2017) ou Teva, l’un des géants mondiaux du médicament low-cost. Sauf que depuis 2022, les ruptures de stock se multiplient. 30 % des pharmacies en manquent régulièrement, selon un sondage de l’Union des Syndicats de Pharmaciens d’Officine (USPO).

Pourtant, personne ne crie au scandale. Pourquoi ? Parce que la Metformine, c’est « bas de gamme ». Parce que c’est « vieux ». Parce que les laboratoires qui la produisaient ont délocalisé, fermé des sites, ou arrêté la fabrication dès que les brevets ont expiré. Teva a réduit sa production en Europe de 40 % depuis 2020. Mylan a externalisé une partie de sa chaîne d’approvisionnement en Asie. Résultat : quand une usine chinoise ferme pour cause de contrôle sanitaire, ou qu’un transporteur maritime annule un cargo, plus de comprimés.

Mais ce n’est pas qu’un problème de logistique. C’est un choix.

Quand les laboratoires préfèrent laisser mourir les génériques

En 2018, Sanofi a cessé la production de son équivalent de Metformine, la Glucophage, après 30 ans sur le marché. Pourquoi ? Parce que le marché des médicaments « innovants » (cancers, maladies rares, biotech) est 10 fois plus rentable. Un traitement contre l’hypertension comme le losartan (générique) rapporte 2 euros par boîte. Un anticorps monoclonal contre la sclérose en plaques ? 2 000 euros.

Les laboratoires ne veulent plus des génériques. Ils les considèrent comme des « produits d’appoint », sans marge, sans valeur. Alors ils délocalisent, ferment des sites, et laissent les petits acteurs français, comme Arrow Generics ou Generics UK, se débrouiller seuls face à la demande.

Sauf que ces petits, ils sont en train de couler. MedFrance, le syndicat des PME et ETI du médicament en France, a alerté : « Nous avons perdu 30 % de notre capacité de production de génériques en 5 ans. Et personne ne veut investir pour remplacer. »

L’hypertension, l’asthme, le cholestérol : la liste noire des pénuries

La Metformine, c’est le symptôme. Mais la maladie est systémique.

  • L’asthme : le bécotide, un inhalateur de base, manque dans 40 % des pharmacies (source : Ordre des Pharmaciens). Résultat ? Les patients se tournent vers des alternatives plus chères, ou pire, arrêtent leur traitement.
  • L’hypertension : le losartan, un des antihypertenseurs les plus prescrits, a connu 12 ruptures de stock en 2023 (rapport ANSM).
  • Le cholestérol : la simvastatine, générique star, a disparu des rayons pendant 6 mois en 2022.
  • L’épilepsie : le carbamazépine, un antiépileptique vieillissant, est en rupture depuis un an.

Pourquoi ces médicaments ? Parce que ce sont des médicaments vieillissants, sans brevet, donc sans marge. Parce que leur production est peu rentable. Parce que les laboratoires préfèrent investir dans l’innovation plutôt que dans des usines européennes qui tournent à perte.

Le piège fiscal qui tue le médicament low-cost

MedFrance a un mot d’ordre : « On étouffe. »

Le problème, c’est la fiscalité. En France, un générique est taxé comme un produit de luxe. 36 % de taxes sur les bénéfices, contre 15 % pour les médicaments innovants. Résultat ? Aucun laboratoire ne veut produire des génériques.

« On nous dit : ‘Faites des médicaments chers, on vous donnera des subventions.’ Alors on fait des médicaments chers », explique un cadre de Generics UK installé en France. « Mais personne ne veut plus des médicaments à 0,50 euro. Alors on ferme. »

Et puis il y a l’Europe. La Commission européenne a lancé en 2021 un plan pour « relocaliser la production de médicaments ». Sauf que les aides sont trop lentes, trop complexes, et surtout, réservées aux gros groupes. Les PME, elles, se noient dans les paperasses.

Les patients paient. Toujours.

En 2023, 1 Français sur 5 a eu du mal à trouver son traitement (enquête DREES). 300 000 patients ont dû se rabattre sur des alternatives plus chères. 150 000 ont arrêté leur traitement faute de stock.

Et les hôpitaux ? Ils sont saturés. « On voit revenir des patients en crise d’asthme parce qu’ils n’avaient plus leur spray, des diabétiques en cétose parce qu’ils n’avaient plus d’insuline », témoigne un urgentiste de Lyon. *« C’est du gâchis humain et financier. »

Pourquoi personne ne bronche ?

Parce que personne ne veut entendre parler de ça.

  • Les laboratoires ? « C’est un problème de logistique. » (Ils mentent.)
  • Les régulateurs ? « On surveille. » (Ils ferment les yeux.)
  • Les politiques ? « Il faut attendre l’Europe. » (Ils tergiversent.)

Le vrai problème, c’est que personne ne fait son boulot.

  • L’ANSMI (Agence du Médicament) a 6 mois de retard sur les alertes pénurie.
  • La Commission européenne traîne des pieds sur les relocalisations.
  • Les laboratoires préfèrent spéculer sur les médicaments chers plutôt que de sauver des vies avec des génériques.

La solution ? Un moratoire. Maintenant.

MedFrance en a marre. « On demande un moratoire sur les baisses de prix des génériques. Et une fiscalité adaptée. »

Concrètement, ça veut dire :

  • Arrêter de taxer les génériques comme des produits de luxe.
  • Subventionner les PME qui veulent produire en Europe.
  • Sanctionner les laboratoires qui abandonnent des traitements essentiels.

« On n’a pas besoin de milliards. Juste de bon sens », résume un dirigeant de MedFrance. *« Mais personne n’a envie de se battre pour des médicaments à 0,50 euro. »

Le vrai scandale ? On s’en fiche.

Parce que ces médicaments, personne ne les voit. Pas les patients, qui prennent leur traitement sans y penser. Pas les médecins, qui les prescrivent sans se soucier du stock. Pas les médias, qui préfèrent parler de vaccins contre le cancer ou de thérapies géniques.

Pourtant, sans ces génériques, des gens meurent.

Pas aujourd’hui. Pas demain. Déjà.

Dans une pharmacie de Strasbourg, en novembre 2023, une femme de 78 ans est venue chercher son losartan. « Plus en stock. » Elle a pris son sac et est partie. Deux jours plus tard, elle a fait un AVC. Elle est morte.

Personne n’a écrit un article là-dessus.

C’est ça, le vrai problème.

R
R Galaxie Rédaction

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