Un café, deux heures, et puis quoi ?
Le vendredi 25 septembre, comme chaque année depuis 2020, la Ligue contre le cancer de la Loire et le 3C OncoLoire ont organisé leur « Pause Confidences » à La Fouillouse. Un café, des gâteaux, des échanges entre patients, des professionnels qui écoutent. Sur le papier, c’est simple : un moment pour briser l’isolement, parler sans tabou, respirer un peu. Sauf que. Sauf que trois ans après, le dispositif reste un leurre. Une parenthèse trop courte pour combler un vide bien plus large.
Le chiffre qui résume tout : selon une étude de l’INCa publiée en 2022, 42 % des patients atteints de cancer déclarent souffrir d’une détresse psychologique sévère, souvent aggravée par l’isolement. Pourtant, à La Fouillouse, on propose une pause. Une seule. Par an. Comme si un après-midi de discussions pouvait effacer six mois de silence forcé, de rendez-vous médicaux solitaires, de familles qui ne savent pas comment aider.
Et puis, il y a les absents. Ceux qui ne viennent pas. Ceux qui n’ont même pas connaissance de l’événement. Parce que oui, malgré les affiches dans les services d’oncologie, malgré les relances par mail, beaucoup ne sont pas là. Pas par choix. Parce qu’ils sont trop fatigués. Parce qu’ils habitent trop loin. Parce que leur état ne leur permet pas de se déplacer. La Ligue contre le cancer le sait. Mais elle ne change rien.
Le piège du dispositif ponctuel
La « Pause Confidences » est un leurre parce qu’elle repose sur une idée fausse : on croit que la solitude se soigne en quelques heures. Or, la solitude des malades du cancer, c’est une usure au quotidien. C’est attendre son traitement dans un couloir, sans personne pour te parler. C’est rentrer chez soi après une chimiothérapie et réaliser que tes proches ne savent plus comment te regarder. C’est scroller sur son téléphone en cherchant des forums où on comprend enfin ce que tu vis, alors que les médecins te disent « tout va bien ».
À La Fouillouse, on propose une pause. Une seule. Comme si un café pouvait remplacer des mois de thérapie, de groupes de parole, de lignes téléphoniques ouvertes 24h/24. Le problème, c’est que personne ne le propose.
Le 3C OncoLoire, le réseau de soins qui co-organise l’événement, a bien un service de soutien psychologique. Mais il est saturé. Les délais pour obtenir un rendez-vous dépassent souvent deux à trois mois. Deux à trois mois, c’est l’éternité quand on est en pleine crise. Quand les nuits sont hachées par l’angoisse. Quand on se demande si on va tenir jusqu’à la prochaine séance.
Et puis, il y a la question de l’accès. La Fouillouse, c’est bien. Sauf que Saint-Étienne, c’est grand. Et que beaucoup de patients viennent de l’agglomération, voire de zones rurales. Prenez le cas de Firminy : le trajet en bus prend une heure. Une heure aller. Une heure retour. Dans quel état sera-t-il à la fin de la journée ? Épuisé. Dépassé. Avec l’impression d’avoir perdu son temps.
Ce que les organisateurs ne disent pas
La Ligue contre le cancer et le 3C OncoLoire communiquent sur les « succès » de la « Pause Confidences ». « Une centaine de participants chaque année », « des retours positifs », « un moment d’échange unique ». Oui, mais unique pour quoi ? Pour une année entière ?
Le vrai problème, c’est l’absence de suivi. Personne ne propose de groupes de parole réguliers. Personne ne met en place des ateliers thématiques (la sexualité après le cancer, la gestion de la douleur chronique, les relations familiales brisées). Personne ne forme les proches à accompagner leurs malades sans les étouffer. On reste dans le court terme. Un café. Une fois par an. Et puis on passe à autre chose.
Pourquoi ? Parce que ça coûte moins cher. Parce que c’est plus simple. Parce que reconnaître l’ampleur du problème, c’est aussi reconnaître l’ampleur des moyens nécessaires. Et ça, personne n’en a envie.
La Fouillouse, un symbole de l’échec des politiques sociales
La « Pause Confidences » à La Fouillouse, c’est le miroir grossissant d’un système qui préfère les petites actions symboliques aux vraies solutions. On organise des événements, on affiche des slogans (« Ensemble, on avance »), on serre des mains en réunion. Mais au final, les patients sont toujours seuls.
Prenez l’exemple de la télémédecine. Depuis la crise du Covid, on nous a vendu la télémédecine comme une révolution. Sauf que pour les malades du cancer, les consultations à distance sont souvent un cauchemar. Les connexions qui lâchent, les médecins qui n’ont pas le temps de vraiment écouter, les plateformes qui plantent. Résultat : beaucoup préfèrent encore se déplacer, malgré la fatigue, plutôt que de subir une nouvelle frustration.
À La Fouillouse, on ne parle pas de ça. On parle d’un café. D’une pause. Comme si ça suffisait.
Ce qui manque vraiment
Ce qui manque, c’est un vrai réseau. Pas un événement annuel. Pas des flyers oubliés dans les salles d’attente. Mais :
- Des groupes de parole mensuels, animés par des psychologues et des anciens patients. Pas des discussions improvisées autour d’un gâteau.
- Une ligne téléphonique dédiée, avec des bénévoles formés pour répondre aux urgences psychologiques. Pas des messages génériques « Nous sommes là pour vous ».
- Un travail avec les familles, pour leur apprendre à ne pas fuir, à ne pas avoir peur des mots, à ne pas laisser leur proche couler en silence.
- Une cartographie des ressources, claire et accessible : où trouver un soutien juridique ? Un accompagnement social ? Un kiné qui comprend les séquelles du cancer ?
Tout ça, ça existe ailleurs. En Belgique, en Suisse, même dans certaines régions françaises mieux dotées. Mais pas à La Fouillouse. Pas dans la Loire. Parce que l’argent manque ? Peut-être. Mais surtout parce que la volonté manque.
La pause qui ne suffit pas
Le vendredi 25 septembre, à La Fouillouse, une centaine de personnes ont bu un café. Elles ont échangé. Elles ont ri, peut-être. Elles ont pleuré, sans doute. Et puis elles sont rentrées chez elles.
Le lendemain, rien n’a changé. La solitude est toujours là. Les rendez-vous médicaux aussi. L’angoisse, les doutes, les nuits blanches. La « Pause Confidences », c’est comme un pansement sur une jambe de bois. Ça ne marche pas.
Alors soit on arrête les demi-mesures, soit on assume enfin l’ampleur du problème. Parce que non, un café par an, ce n’est pas une solution. C’est une insulte.
La vraie question, c’est : jusqu’à quand on va continuer à faire semblant ?