1,2 milliard d'euros engloutis pour un drone qui n'arrivera jamais
Le 61e Régiment d’Artillerie de Mirecourt va recevoir des drones Tekever AR3. Officiellement, c’est une modernisation. En vrai, c’est la preuve que l’armée française a perdu le nord. Depuis 2016, elle commandait le Patroller à Safran, un drone censé révolutionner la surveillance tactique. Résultat : zéro livraison, des retards de plusieurs années, et un budget qui s’évapore dans les méandres des contrats industriels. Aujourd’hui, on passe à autre chose. Comme si de rien n’était.
Pourtant, ce n’est pas rien. C’est 1,2 milliard d’euros, oui, vous avez bien lu, qui disparaissent dans les sables du temps. Selon La Tribune, ce montant correspond aux coûts estimés du programme Patroller, dont la première phase (2016-2021) avait déjà englouti 300 millions d’euros sans livrer le moindre appareil. Le reste ? En suspens. Comme les espoirs du 61e RA.
Un drone fantôme et une armée en mode survie
Le Patroller, c’était le projet phare de la DGA (Direction générale de l’armement) et de Safran. Un drone léger, autonome, capable de voler 24h sur 24 pour surveiller les zones hostiles. Sur le papier, ça sonnait bien. Dans la réalité ? Un casse-tête.
Déjà, les spécifications changeaient en cours de route. D’abord, il devait peser moins de 20 kg. Puis 30. Puis 50. À chaque fois, les coûts explosaient. Ensuite, les essais se multipliaient, sans jamais aboutir. En 2020, la DGA avouait que le drone ne serait pas prêt avant 2025. En 2023 ? Silence radio. Les militaires, eux, avaient besoin d’une solution maintenant.
Alors, on tourne la page. Le Tekever AR3, lui, existe. Fabriqué par une entreprise portugaise, il est déjà utilisé par l’armée espagnole et d’autres clients européens. Moins performant sur certains points, mais opérationnel. Et surtout, disponible.
Pourquoi ce choix ? Parce que l’armée française n’a plus le temps d’attendre. Parce que Safran a prouvé qu’elle ne maîtrisait pas son sujet. Parce que les généraux en ont marre des promesses en l’air.
L’industrie militaire française, championne du gaspillage
Le Patroller, c’est le symptôme d’un mal plus profond. La France dépense des milliards dans la défense, mais elle n’a pas les moyens de ses ambitions. Prenez le SCAF (Système de Combat du Futur), ce char censé remplacer le Leclerc. Commandé en 2015, il doit être livré en 2030. Soit 15 ans de retard sur le calendrier initial. Coût ? Au moins 2,5 milliards d’euros par an. Sans compter les surcoûts.
Même problème avec les frégates de taille intermédiaire (FTI). Initialement prévues pour 2025, leur livraison est repoussée à 2030. Budget initial : 1,5 milliard. Budget réel ? Personne ne ose le dire.
Pourtant, les besoins sont urgents. La guerre en Ukraine a montré que les armées européennes doivent s’adapter vite. La France, elle, reste coincée dans ses procédures, ses retards, ses surcoûts. Le Patroller, c’est l’exemple parfait : un projet qui part d’une bonne idée, mais qui se noie dans le béton des décisions bureaucratiques.
Tekever, le sauveur portugais ?
Alors, le Tekever AR3, c’est la solution miracle ? Pas vraiment. Le drone portugais a ses limites. Il est moins endurant que le Patroller (autonomie de 6h contre 24h promises). Sa charge utile est plus faible. Et surtout, il n’a pas été conçu pour les conditions extrêmes du Sahel ou de l’Afghanistan.
Mais dans l’urgence, on prend ce qu’on peut. Le 61e RA n’est pas le seul régiment concerné. D’autres unités devraient suivre. La DGA a déjà passé des commandes pour une centaine d’AR3, avec une option pour 200 supplémentaires. Soit un marché de plusieurs centaines de millions d’euros pour Tekever.
Pourquoi cette précipitation ? Parce que l’armée française n’a pas le choix. Elle doit équiper ses troupes, même avec des solutions de fortune. Le Patroller, lui, reste au stade du prototype. Comme tant d’autres projets français.
Le vrai coût du Patroller : pas seulement financier
1,2 milliard d’euros, c’est le montant qui saute aux yeux. Mais le vrai coût, c’est celui de la crédibilité perdue. Celui des soldats qui attendent des équipements qui ne viennent jamais. Celui des industriels qui surfent sur les retards pour gonfler leurs marges.
Pire : ce gâchis renforce les doutes sur la capacité de la France à innover dans le domaine militaire. Pendant ce temps, les États-Unis et la Chine livrent des drones opérationnels en masse. La France, elle, reste coincée dans ses rêves de grandeur.
Le Tekever AR3 n’est pas une solution idéale. Mais c’est une solution. Et dans un monde où la guerre ne s’arrête pas, c’est déjà ça.
La prochaine fois, on fera mieux ?
Probablement pas. Parce que les habitudes sont tenaces. Parce que les lobbies industriels pèsent plus lourd que les besoins réels. Parce que personne ne veut assumer les échecs.
Le Patroller, c’est l’histoire d’une armée qui a cru aux miracles. Résultat : elle se retrouve avec des drones portugais et un trou dans son budget. La prochaine fois, ce sera peut-être pire.
Et les soldats, eux, continueront d’attendre.