Le suicide assisté, ou l’art de ne pas en parler avant le dessert
Imaginez un repas de famille. Pas un de ces dîners tendus où on évite le sujet comme la peste. Non, celui où on en parle trop. Où le suicide assisté se discute entre deux bouchées de tarte aux pommes, comme on choisirait le vin. C’est ça, Tout s’est bien passé, le dernier film de François Ozon. Inspiré d’une histoire vraie, celle de Jean-Pierre Winter, un homme qui a mis fin à ses jours avec l’aide de son épouse, Michèle, en 2014, le film prend le parti pris de traiter la mort comme un détail logistique. Pas un drame, une démarche.
Et c’est là que ça coince. Parce que le film, malgré ses éclats d’humour (merci André Dussollier en vieux con cynique), pose une question simple : et si le vrai problème, ce n’était pas la mort elle-même, mais le fait qu’on en parle trop tard ? Comme si la société préférait attendre que le corps soit froid pour se demander si c’était légal, moral, ou juste pratique.
Ozon ne juger pas. Il montre. Et ce qu’il montre, c’est une famille qui tourne autour du pot jusqu’à ce que le pot déborde. Littéralement. Parce que quand la fille (Léa Drucker, parfaite en adolescente en colère) hurle que sa mère est une meurtrière, c’est moins un reproche qu’un constat. Personne n’a osé lui dire avant.
Dussollier en vieux con, et c’est bien comme ça
André Dussollier, dans le rôle de Robert, le mari qui veut en finir, est une révélation. Pas parce qu’il joue un homme désespéré, non, parce qu’il joue un vieux. Pas un vieux fragile, non. Un vieux casse-couilles. Sarcastique, égoïste, mais drôle. Comme quand il explique à sa belle-fille que la mort, c’est comme un voyage : « On ne sait pas où on va, mais au moins, on sait qu’on part. » Sauf que dans le cas de Robert, le voyage, c’est lui qui l’a réservé. Et les autres ? On les a juste prévenus cinq minutes avant le décollage.
Le problème, c’est que Dussollier vole la scène. À tel point qu’on en oublie presque le sujet. Pourtant, le film veut parler de ça : du droit à mourir dans la dignité, de l’accompagnement, des limites de la loi. Mais Ozon, comme souvent, préfère filmer les failles plutôt que les discours. Et les failles, ici, ce sont les silences. Ceux des enfants qui ne savent pas quoi dire. Celle du médecin (un Olivier Gourmet en complice malgré lui) qui signe le papier sans vraiment comprendre. Celle de la société, qui regarde ailleurs.
La loi, ce mur qu’on contourne en catimini
En France, le suicide assisté n’est pas légal. Pas comme aux Pays-Bas ou en Suisse, où des associations comme Exit accompagnent les demandes depuis des décennies. Ici, on tergiverse. On parle de « fin de vie », de « soins palliatifs », mais on évite le mot suicide. Comme si dire « je veux en finir » était une insulte à la République.
Pourtant, les chiffres sont là. Selon une étude de la DREES (Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques) publiée en 2022, plus de 10 000 personnes se suicident chaque année en France. Parmi elles, un nombre inconnu auraient pu bénéficier d’un accompagnement vers une mort choisie. Le film d’Ozon ne donne pas de réponse. Il se contente de montrer que la loi, souvent, arrive après la décision. Comme si les gens attendaient que ce soit trop tard pour se poser les bonnes questions.
Et puis il y a ce détail, glissé comme une piqûre de rappel : dans la vraie vie, Michèle Winter a été condamnée à deux ans de prison avec sursis pour « assistance au suicide ». Deux ans. Pour avoir aidé son mari à mourir. En Suisse, où la loi est plus claire, elle aurait été acquittée. En France, on a préféré faire semblant de ne pas voir.
L’humour noir comme armure
Pourtant, le film rit. Beaucoup. Trop, parfois. Comme si Ozon avait peur que le public ne supporte pas le sérieux du sujet. Alors il en fait une comédie. Une comédie noire, mais une comédie quand même. Les répliques fusent, les situations sont absurdes, et Dussollier joue les clowns malgré lui.
Est-ce que ça marche ? Oui. Est-ce que ça aide ? Non. Parce que derrière les fous rires, il y a une vérité qui pique : on rit de la mort parce qu’on n’ose pas en parler. Comme on rit des blagues sur la guerre, ou sur le cancer. Parce que si on arrête de rire, il faut affronter le vide. Et le vide, dans Tout s’est bien passé, c’est ce qui reste après le générique.
Ce que le film ne dit pas, mais qui crève l’écran
Ce que Tout s’est bien passé ne montre pas, c’est le avant. Les années de souffrance. Les nuits blanches. Les médecins qui disent « on va voir » sans jamais rien faire. Parce que parler de la mort, en France, c’est comme parler de politique en famille : tout le monde a une opinion, mais personne n’ose la dire à voix haute.
Le film d’Ozon est un miroir. Un miroir qui reflète notre incapacité à regarder la mort en face. On préfère en faire une blague, un sujet de débat télé, une ligne budgétaire à discuter. « Combien ça coûte, un suicide assisté ? » Comme si le prix était le vrai problème.
Et puis il y a cette scène, vers la fin. La fille, toujours en colère, lance à sa mère : « Tu as tué papa. » Michèle (Catherine Frot, glaciale) répond, sans ciller : « Non. Il est mort de sa propre main. » La nuance est importante. Parce que la loi, elle, ne fait pas la différence.
La mort, dernier tabou français ?
En Suisse, on va à Dignitas. Aux Pays-Bas, on en parle comme d’une option médicale. En France, on attend que ce soit trop tard. Tout s’est bien passé n’est pas un plaidoyer. C’est un constat. Un constat qui dérange, parce qu’il révèle une vérité simple : on préfère rire de la mort que d’affronter le fait qu’on ne sait pas comment en parler.
Ozon ne donne pas de réponses. Il ne le peut pas. Parce que les réponses, elles, sont dans les lois. Dans les hôpitaux. Dans les familles. Pas dans les films. Mais Tout s’est bien passé a le mérite de poser la question. Une question simple, mais terrible : Et si, pour beaucoup, la mort était déjà là bien avant qu’on ne décide d’en parler ?