Stelco, le piège à licenciements qui n’en finit pas
En 2022, Cleveland-Cliffs a racheté Stelco pour 1,3 milliard de dollars. L’objectif ? Moderniser, réduire les coûts, et surtout, licencier. Officiellement, 400 emplois devraient disparaître d’ici 2025. Officieusement, les syndicats parlent de 800. Les chiffres varient, mais une chose est sûre : Ottawa a vu rouge. Dès l’annonce, la ministre des Petites Entreprises, Mélanie Joly, a sorti l’artillerie lourde. Pas question de laisser un géant américain vider une usine canadienne sans contreparties.
Pourtant, Cleveland-Cliffs a toujours cru que le gouvernement finirait par céder. Ils se sont tromvés. Cette semaine, Joly confirme : Ottawa examine la lettre de l’Américain, mais refuse de bouger. Point.
Pourquoi ? Parce que derrière Stelco, il y a bien plus qu’une usine. Il y a une promesse non tenue. Celle d’un gouvernement qui, depuis 2021, martèle qu’il défend les emplois locaux contre les délocalisations. Si Ottawa plie maintenant, c’est tout le discours qui s’effondre.
Et puis, il y a l’argent. Des centaines de millions en subventions ont été promis à Cleveland-Cliffs pour moderniser l’aciérie. En échange ? Des engagements sociaux. Des emplois préservés. Si l’Américain triche, Ottawa triche aussi.
Le chantage qui sent le soufre
Cleveland-Cliffs joue serré. Menace n°1 : ils pourraient geler les investissements. Résultat ? Des machines qui rouillent, des emplois qui disparaissent par défaut. Menace n°2 : ils invoquent la « liberté économique ». « Le gouvernement ne peut pas nous forcer à garder des emplois non rentables », répètent-ils en chœur. Sauf que.
Sauf que Stelco n’est pas n’importe quelle usine. C’est un symbole. Un des derniers grands sites industriels du Canada de l’Est. Un employeur historique dans des villes comme Hamilton, où le chômage frôle les 7 %. Licencier 400 personnes, c’est bien. Licencier 800, c’est une crise sociale.
Et puis, il y a l’effet domino. Si Cleveland-Cliffs s’en sort, d’autres suivront. Alcoa, ArcelorMittal, tous les géants qui ont racheté des usines canadiennes depuis 10 ans. Ils attendent juste le signal. Celui qui dit : « Ici, on peut licencier sans conséquences. »
Ottawa le sait. D’où cette réponse sèche. Pas de négociation. Pas de demi-mesure. Juste un « non » clair et net. Mais à quel prix ?
Le vrai jeu : qui tient vraiment les rĂŞnes ?
Derrière les déclarations, une question brûle : qui contrôle vraiment Stelco aujourd’hui ? Officiellement, Cleveland-Cliffs. Mais en réalité ?
L’usine dépend à 60 % des subventions fédérales et provinciales. Sans cet argent, elle coule. Et Cleveland-Cliffs le sait. D’où leur stratégie : faire croire qu’ils peuvent tout arrêter. Bluff ou réalité ?
Regardez les chiffres. En 2023, Stelco a généré 1,2 milliard en revenus, mais 300 millions de pertes. Sans les subventions, l’usine est en PLS. Alors oui, Cleveland-Cliffs peut menacer. Mais sans Ottawa, ils sont dans la merde.
Le vrai pouvoir, c’est le gouvernement. Celui qui tient les cordons de la bourse. Celui qui peut dire : « Vous voulez vos subventions ? Alors vous signez ce plan social. » Et c’est exactement ce qu’Ottawa fait.
Pourtant, la pression monte. Les syndicats hurlent. Les maires des villes touchées sortent les gros canons. Et Cleveland-Cliffs, lui, joue la montre.
Pourquoi ? Parce qu’il sait une chose : Ottawa a peur. Peur de passer pour faible. Peur de voir d’autres usines suivre. Alors il tergiverse. Il envoie des signaux contradictoires. Il promet des « solutions », mais ne propose rien de concret.
Ce que personne ne dit sur les licenciements
Les médias parlent d’emplois, de subventions, de bataille industrielle. Mais ils oublient un détail.
Stelco n’est pas qu’une usine. C’est un écosystème.
- Les sous-traitants qui dépendent de ses commandes. Des PME locales qui vont fermer si Stelco s’effondre.
- Les familles de Hamilton, où le taux de pauvreté dépasse 15 %. Licencier 800 personnes, c’est creuser un peu plus le trou.
- Les compétences perdues. Des soudeurs, des ingénieurs, des ouvriers qualifiés qui mettront des années à se retrouver un emploi.
Personne n’en parle. Parce que c’est moins sexy qu’une « bataille entre Ottawa et Cleveland-Cliffs ». Mais c’est ça, la vraie crise.
Et pendant ce temps, les actionnaires de Cleveland-Cliffs se gavent. En 2023, le PDG de l’entreprise, Lourenco Gonçalves, a touché 12 millions de dollars en bonus. Soit 30 fois le salaire moyen d’un ouvrier de Stelco.
Coïncidence ? Bien sûr que non.
Ottawa bluffe-t-il vraiment ?
La réponse de Joly est claire : « On ne cédera pas. » Mais est-ce que c’est crédible ?
Regardez l’histoire récente.
- 2019 : Bombardier cède à ses actionnaires. Des milliers d’emplois partis en Chine. Ottawa a regardé, sans broncher.
- 2020 : Les aciéries québécoises ferment les unes après les autres. Pas un mot de Trudeau.
- 2023 : General Motors licencie 2 000 personnes en Ontario. Silence radio.
Alors oui, Ottawa peut dire non aujourd’hui. Mais est-ce qu’il le fera demain ?
Le vrai test, ce n’est pas Stelco. C’est la prochaine usine. Celle qui fermera dans six mois, sans que personne ne lève le petit doigt. Parce que quand on a peur de passer pour faible, on finit toujours par plier.
La dernière carte d’Ottawa
Si Cleveland-Cliffs croit qu’Ottawa va céder, il se trompe. Mais il a une dernière arme : le temps.
Plus les négociations traînent, plus les coûts montent pour les deux côtés.
- Pour Ottawa : des subventions qui s’accumulent, des promesses à tenir, une réputation à défendre.
- Pour Cleveland-Cliffs : une usine qui saigne, des actionnaires qui râlent, et un risque de nationalisation si les choses dérapent.
Alors qui craquera en premier ?
Mon pari ? Personne. Parce que cette fois, Ottawa a quelque chose Ă prouver.
Pas seulement pour Stelco. Pour tous les autres.
Pour les villes qui comptent sur ces emplois. Pour les travailleurs qui ont encore foi en leurs gouvernements.
Et pour cette idée folle, mais tenace : qu’un pays peut encore défendre ses siens.
Reste à savoir jusqu’où ils iront.
Parce qu’une chose est sûre : Cleveland-Cliffs ne lâchera rien.
Et Ottawa, lui, a déjà perdu une bataille. Celle de la crédibilité.
Il ne lui reste plus qu’à gagner la guerre.