Les trousses d’autodépistage ne feront pas disparaître le VIH à elles seules
À Winnipeg, dans un petit local associatif du centre-ville, une infirmière de la clinique Community Health sort un kit de dépistage du VIH d’une boîte en carton. « Ça, c’est ce que le gouvernement appelle une solution », lance-t-elle en désignant les bandelettes réactives, avant d’ajouter, sarcastique : « Sauf que les gens savent déjà se tester. Le problème, c’est qu’ils ne veulent pas. »
Le 5 millions $ annoncés jeudi par Ottawa pour distribuer des trousses d’autodépistage du VIH sonnent comme un geste politique. Assez symbolique pour calmer les critiques, assez concret pour éviter les accusations de négligence. Sauf que les chiffres, eux, ne mentent pas. En 2023, selon Santé Canada, 1 personne sur 5 vivant avec le VIH au pays ne sait pas qu’elle est séropositive. Et parmi les jeunes de 15 à 24 ans, les nouvelles infections augmentent depuis trois ans. « On donne des outils, mais on ne change pas les comportements », résume un épidémiologiste de l’Association canadienne de santé publique, qui demande à rester anonyme. « Les trousses, c’est comme offrir des préservatifs à un type qui refuse d’en porter. Ça fait joli sur le communiqué, mais ça ne règle rien. »
Pourquoi Ottawa mise sur l’autodépistage alors que les cliniques manquent de tout ?
Le gouvernement fédéral justifie ce financement par un argument simple : « Les gens évitent les tests en clinique par peur du jugement ou de la paperasse. » Vrai. Faux. Partiellement vrai. Les données de CATIE, un organisme de santé communautaire, montrent que 40 % des personnes qui se font dépister en pharmacie ou en ligne le font parce qu’elles ont peur des délais dans les centres publics. Mais les trousses, elles, coûtent cher à produire, et leur distribution de masse pose des questions : qui les aura vraiment accès ? Les sans-abri ? Les travailleurs du sexe ? Les jeunes des réserves, où les taux de VIH sont trois fois plus élevés que la moyenne nationale ?
À Montréal, la clinique Checkpoint a testé un programme similaire il y a deux ans. Résultat : « 80 % des trousses distribuées dans les bars gais sont restées dans un tiroir », raconte une coordinatrice. « Les gens les gardent par précaution, comme un préservatif de trop. Mais ils ne s’en servent pas. » Pire : les trousses ne donnent pas accès aux traitements. Si vous testez positif, vous devez vous rendre en clinique pour un suivi. « Et là, vous tombez sur des listes d’attente de six mois », ajoute-t-elle. Le gouvernement, lui, parle d’« accompagnement renforcé ». Traduction : plus de brochures, peut-être quelques appels téléphoniques. « C’est du cosmétique », tranche un médecin de Toronto, qui préfère garder l’anonymat.
Le vrai problème : le VIH n’est plus une priorité, et ça se paie
En 2016, le Canada s’était fixé un objectif ambitieux : éliminer les nouvelles infections au VIH d’ici 2030. Mission impossible, selon les experts. Pourquoi ? Parce que les budgets ont été coupés. Parce que les programmes de prévention ciblent mal les populations à risque. Parce que la PrEP (le traitement préventif) coûte cher, et que les provinces refusent de la rembourser systématiquement.
Prenez la Colombie-Britannique. En 2022, 12 % des nouvelles infections concernaient des autochtones, un taux bien supérieur à la moyenne. Pourtant, les réserves manquent cruellement de centres de dépistage. « On nous envoie des trousses, mais pas de personnel formé pour les expliquer », dénonce une travailleuse communautaire de Vancouver. « À quoi bon donner un test si personne ne sait comment l’utiliser ? »
Côté Québec, la situation n’est pas reluisante non plus. « On dépense des millions en marketing pour dire ‘Testez-vous’, mais on ne dépense pas un sou pour former les gens à le faire correctement », critique un militant de RÉZO, un réseau de lutte contre le sida. Résultat : des erreurs de manipulation, des faux négatifs, et des gens qui attendent trop longtemps pour se soigner.
Ce que le gouvernement ne dit pas sur les 5 millions $
Ottawa parle de « partenariats avec les communautés ». En réalité, 80 % de cet argent ira aux provinces, qui décideront comment le répartir. Or, plusieurs d’entre elles ont déjà réduit leurs budgets santé ces dernières années. En Ontario, par exemple, les cliniques de dépistage du VIH ont vu leurs subventions baisser de 15 % depuis 2020. « Avec ces trousses, on va pouvoir dire ‘On fait quelque chose’. Mais sur le terrain, rien ne change », soupire une bénévole de l’Ontario HIV Treatment Network.
Et puis, il y a le détail qui tue : les trousses coûtent entre 15 $ et 30 $ chacune. À 5 millions $, ça fait environ 166 000 tests. Assez pour couvrir… une semaine de dépistages dans les grandes villes. « C’est une goutte d’eau dans l’océan », résume un virologue de l’Université de Montréal. « Sauf si on veut juste faire semblant. »
La vraie bataille : faire bouger les lignes, pas les chiffres
Le VIH ne se combat pas avec des bandelettes réactives et des communiqués de presse. Il se combat en décriminalisant la prostitution, en élargissant l’accès à la PrEP, en formant les médecins à dépister sans stigmatiser. En 2023, 47 % des nouvelles infections concernaient des hommes ayant des rapports avec des hommes (HARSAH), un groupe souvent négligé par les politiques publiques. « On nous parle de trousses, mais on ne nous parle pas de logement, de santé mentale, de discrimination », lance un militant de Gay Men’s Health Crisis à Toronto. « Le VIH, c’est le symptôme d’un système pourri. Pas une maladie qu’on soigne avec des autocollants. »
Le gouvernement a choisi la facilité. Les trousses, c’est visible. Ça fait joli dans les discours. Ça permet de cocher une case. Mais ça ne sauvera pas de vies. Pas vraiment.
La prochaine fois qu’Ottawa annoncera un chèque, demandez-vous : est-ce que ça change quelque chose, ou est-ce que c’est juste pour la photo ?