Le 12 mars dernier, le ministère de la Défense canadienne a annoncé une formation sur l’IA pour ses employés. Pas une session de deux heures. Pas un webinaire basique. Une formation payée 1,8 million de dollars par an, selon des documents internes obtenus par The Globe and Mail. Le but ? Former des centaines de fonctionnaires à utiliser des outils d’IA pour analyser des données sensibles, prendre des décisions stratégiques, et même automatiser des processus critiques. Sauf que personne ne sait comment cette formation est conçue. Qui la donne ? Quels algorithmes sont enseignés ? Et surtout : pourquoi ce flou total sur un sujet censé être transparent ?
Un ministre qui parle d’un côté, agit de l’autre
En juin 2023, le ministre de l’Innovation, François-Philippe Champagne, a lancé un plan national sur l’IA. Objectif : faire du Canada un leader mondial en matière d’éthique et de régulation. Le message était clair : « Nous devons être transparents. Les citoyens ont le droit de savoir comment l’IA est utilisée par l’État. » Pourtant, six mois plus tard, son collègue du Numérique, Pablo Rodriguez, refuse toujours de détailler le contenu de cette formation payée à prix d’or. Quand on lui demande pourquoi, sa réponse est une litanie de « confidentialité opérationnelle » et de « sécurité nationale ». Traduction : « On ne peut pas vous dire, c’est top secret. »
Mais voici le problème. L’IA n’est pas une arme comme les autres. Contrairement à un char ou à un drone, un modèle d’IA n’explose pas. Il ne tue pas directement. Il influence. Il trie les dossiers. Il suggère des décisions. Et si Ottawa ne contrôle pas ce qu’on y enseigne, comment voulez-vous que les citoyens fassent confiance au système ?
La formation la plus chère du gouvernement… et la moins expliquée
Le contrat a été attribué à une entreprise appelée Element AI, une scale-up torontoise spécialisée dans l’IA. Leur pitch ? « Nous formons vos employés à l’IA responsable. » Sauf que personne ne voit les modules. Pas les syndicats. Pas les experts indépendants. Pas même les comités parlementaires chargés de surveiller les dépenses publiques. Quand The Globe a posé des questions, Element AI a répondu par un communiqué lisse : « Nous travaillons en étroite collaboration avec le gouvernement pour garantir que nos formations respectent les plus hauts standards de confidentialité. » Traduction : « On ne vous donne rien. »
Pourtant, on sait une chose. Cette formation n’est pas pour les débutants. Les fonctionnaires visés sont déjà des experts en cybersécurité ou en analyse de données. Alors à quoi bon leur apprendre l’IA… sans leur dire quoi faire avec ?
Le vrai risque : l’IA comme boîte noire
Imaginez. Un agent des douanes utilise un outil d’IA pour détecter des fraudes. L’algorithme lui dit : « Ce conteneur mérite d’être inspecté. » Mais personne ne sait pourquoi. Parce que les critères de l’IA ne sont pas publics. Parce que les biais de l’algorithme ne sont pas audités. Parce que le gouvernement refuse de rendre des comptes.
C’est ça, le vrai danger. Pas que l’IA fasse des erreurs. Mais qu’elle les fasse sans que personne ne puisse les corriger. En 2022, une étude de l’OCDE a montré que 73 % des administrations publiques utilisent déjà des outils d’IA sans cadre légal clair. Le Canada était dans le top 5 des pays les plus avancés. Sauf que l’avantage, c’était surtout l’opacité.
Solomon et ses contradictions
Le ministre des Finances, Caroline Brouillette, a récemment tenu un discours à Montréal sur « la nécessité de réguler l’IA pour éviter les dérives ». Elle a cité des exemples de discriminations algorithmiques, parlé de « responsabilité des États », et conclu par un « il faut être transparent » bien sentie. Sauf que son propre gouvernement agit en sens inverse.
Quand on lui demande pourquoi cette formation est secrète alors que le discours officiel prône la transparence, son cabinet répond : « Les détails techniques pourraient compromettre la sécurité des fonctionnaires. » Absurde. Les fonctionnaires savent déjà qu’ils manipulent des données sensibles. Le vrai problème, c’est que le gouvernement ne veut pas qu’on sache comment il forme ses employés à manipuler des outils dont on ignore tout.
Ce qu’Ottawa ne veut pas que vous sachiez
Il y a trois choses que le gouvernement ne dit pas sur cette formation.
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Les algorithmes utilisés : Est-ce que c’est du machine learning classique ? De la deep learning ? Ou pire, des outils propriétaires dont personne ne connaît les limites ? En 2021, une fuite avait révélé que l’armée canadienne utilisait un logiciel d’IA pour cibler des drones, sans que le Parlement soit au courant. Aujourd’hui, on ignore si c’est le même genre de boîte noire.
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Les biais intégrés : Si vous formez des agents à utiliser une IA qui a été entraînée sur des données historiques, vous reproduisez aussi ses biais. Par exemple : si l’algorithme a été formé sur des données où les femmes étaient sous-représentées dans les postes à haute responsabilité, il va sous-estimer leur potentiel. Personne ne sait si c’est le cas ici.
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Les conflits d’intérêts : Element AI a des liens avec des géants comme Google Cloud et Microsoft Azure. Si Ottawa leur paie une formation sur mesure, est-ce qu’ils poussent leurs propres outils ? Est-ce que les fonctionnaires apprennent à utiliser uniquement ce que ces entreprises veulent bien leur vendre ?
La transparence, c’est maintenant ou jamais
En 2019, le gouvernement Trudeau avait promis un cadre légal sur l’IA d’ici 2025. Trois ans plus tard, on en est toujours au stade des bonnes intentions. Pendant ce temps, Ottawa dépense des millions sans expliquer comment.
Ce n’est pas une question de paranoïa. C’est une question de pouvoir. Quand un État forme ses agents à utiliser des outils dont il ne contrôle pas les mécanismes, il crée un système où les décisions ne sont plus humaines, mais algorithmiques… et opaques.
Alors oui, la sécurité nationale compte. Mais la confiance des citoyens compte plus. Si Ottawa veut vraiment être transparent, il commence par là : publier le contenu de cette formation. Maintenant.
Sinon, à quoi bon parler d’éthique ?