Le diagnostic qui nâexiste pas avant la chute
La premiĂšre fois que Claire* a senti ses vertĂšbres se tasser, elle Ă©tait en train de porter des courses. Un craquement sec, une douleur fulgurante dans le dos, puis plus rien. Juste une gĂȘne sourde, comme si son corps avait oubliĂ© comment se tenir droit. Ă 62 ans. Deux ans plus tard, son mĂ©decin lui a enfin prescrit un ostĂ©odensitomĂštre. RĂ©sultat : une ostĂ©oporose avancĂ©e, avec un risque de fracture du col du fĂ©mur multipliĂ© par quatre. Trop tard pour les traitements prĂ©ventifs. Juste Ă temps pour les antidouleurs.
Claire nâest pas une exception. Selon lâOffice fĂ©dĂ©ral de la statistique (OFS), 1 femme suisse sur 3 et 1 homme sur 5 auront une fracture liĂ©e Ă lâostĂ©oporose aprĂšs 50 ans. Pourtant, seulement 15 % des femmes mĂ©nopausĂ©es et 5 % des hommes de plus de 70 ans se font dĂ©pister en Suisse romande. Le Valais et Vaud, malgrĂ© leurs structures mĂ©dicales solides, ne font pas mieux que la moyenne nationale. Pire : les gĂ©nĂ©ralistes hĂ©sitent encore Ă proposer ces examens, par mĂ©connaissance ou par peur de « stresser » leurs patients.
Pourquoi attendre la chute ? Parce que lâostĂ©oporose, câest la maladie qui vous vole vos os sans que vous le remarquiez. Pas de fiĂšvre, pas de saignement, juste une perte progressive de densitĂ©, comme un rocher rongĂ© par lâeau. Jusquâau jour oĂč le rocher sâeffondre.
Le piĂšge des chiffres et des recommandations
En 2022, une Ă©tude publiĂ©e dans le Journal of Bone and Mineral Research montrait que seulement 30 % des fractures ostĂ©oporotiques en Suisse Ă©taient suivies dâun diagnostic. Trente pour cent. Le reste ? Des gens qui se remettent (ou pas) dâune fracture, sans savoir pourquoi elle est arrivĂ©e. Sans traitement pour Ă©viter la prochaine.
Pourtant, les outils existent. LâostĂ©odensitomĂštre, rapide et indolore, coĂ»te environ 150 francs dans les hĂŽpitaux publics vaudois et valaisans. Les traitements ? Des bisphosphonates, des anti-RANKL, ou mĂȘme une simple supplĂ©mentation en vitamine D peuvent rĂ©duire les risques de 40 Ă 70 %. Alors pourquoi si peu de gens en bĂ©nĂ©ficient ?
Parce que les recommandations suisses, elles-mĂȘmes, sont floues. La SociĂ©tĂ© Suisse de Rhumatologie (SSR) prĂ©conise un dĂ©pistage pour les femmes aprĂšs la mĂ©nopause et les hommes aprĂšs 70 ans. Mais en pratique ? Les mĂ©decins valaisans interrogĂ©s par 24 Heures en 2023 avouaient ne pas les appliquer systĂ©matiquement. « On a peur de surdiagnostiquer, explique un rhumatologue de Sion. Beaucoup de patients nous disent : âDocteur, je me sens bien, Ă quoi bon ?â » Sauf que se sentir bien ne suffit pas. LâostĂ©oporose, câest comme un tsunami : vous ne voyez rien venir jusquâĂ ce que la vague vous engloutisse.
Et puis, il y a le problĂšme des prioritĂ©s. Un ostĂ©odensitomĂštre, câest 150 francs. Une mammographie de dĂ©pistage du cancer du sein ? 120 francs. Un test de glycĂ©mie pour le diabĂšte ? 80 francs. Alors oui, le dĂ©pistage de lâostĂ©oporose coĂ»te un peu plus cher. Mais une fracture du col du fĂ©mur ? 20 000 francs de soins, 6 mois dâhospitalisation, et 20 % de risque de dĂ©cĂšs dans lâannĂ©e qui suit. Le calcul est simple, non ?
Le Valais et Vaud, champions du retard ?
Si vous habitez Ă GenĂšve ou Ă Lausanne, vous avez peut-ĂȘtre plus de chances dâĂȘtre dĂ©pistĂ©. Les cantons urbains ont des campagnes de prĂ©vention plus actives, des rĂ©seaux de kinĂ©sithĂ©rapeutes formĂ©s Ă la prĂ©vention des chutes, et des hĂŽpitaux universitaires oĂč les rhumatologues sont plus nombreux. Mais en Valais ? En Chablais vaudois ? LĂ oĂč les mĂ©decins sont moins nombreux et les patients plus ĂągĂ©s en moyenne, le dĂ©pistage reste une option parmi dâautres.
Prenez lâexemple de lâHĂŽpital du Valais (HVS). En 2022, seulement 12 % des patientes mĂ©nopausĂ©es admises pour une fracture ont eu un ostĂ©odensitomĂštre avant leur hospitalisation. Ă lâHĂŽpital de la Tour (Morges), le taux monte Ă 18 %. Des chiffres qui donnent le vertige quand on sait que 90 % des fractures ostĂ©oporotiques concernent des femmes. Pourtant, personne ne sâen Ă©meut. Pas les associations de patients, pas les ordres des mĂ©decins, pas mĂȘme les assurances-maladie, qui remboursent pourtant ces examens Ă 100 %.
Pourquoi ce dĂ©sintĂ©rĂȘt ? Peut-ĂȘtre parce que lâostĂ©oporose, câest une maladie invisible. Pas de banderole pour la sensibiliser, pas de cĂ©lĂ©britĂ© pour en parler, pas de campagne choc comme pour le cancer du sein. Juste des os qui sâeffritent, et des gens qui tombent.
Ce que les médecins ne vous diront pas
Si vous allez voir votre médecin généraliste pour un dépistage, préparez-vous à entendre des phrases comme celles-ci :
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« Vous nâavez pas de facteurs de risque, donc ce nâest pas nĂ©cessaire. » Sauf que : la mĂ©nopause seule est un facteur de risque majeur. Et que fumer, boire du cafĂ©, ou avoir des antĂ©cĂ©dents familiaux, ce nâest pas tout. MĂȘme une carence en vitamine D, asymptomatique, peut accĂ©lĂ©rer la perte osseuse.
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« Attendons de voir comment ça évolue. » Sauf que : une fois que les os sont fragilisés, les traiter prend des années. Et une fracture, ça se soigne mal aprÚs 60 ans.
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« Vous ĂȘtes trop jeune pour ça. » Sauf que : lâostĂ©oporose peut toucher des femmes dĂšs 40 ans, surtout si elles ont des cycles menstruels irrĂ©guliers ou un IMC bas. Les hommes aussi, aprĂšs 60 ans, mĂȘme sans antĂ©cĂ©dents.
Alors que faire ? Si votre mĂ©decin tergiverse, demandez-le vous-mĂȘme. Un ostĂ©odensitomĂštre ne prend que 10 minutes. Et si le rĂ©sultat est mauvais, vous aurez au moins le temps dâagir. Parce que lâostĂ©oporose, câest comme un feu de forĂȘt : plus vous attendez pour lâĂ©teindre, plus il fait de dĂ©gĂąts.
La vraie question nâest pas « Pourquoi je nâai pas Ă©tĂ© dĂ©pistĂ© ? » mais « Pourquoi personne ne mâa prĂ©venu ? »
En 2010, la ConfĂ©dĂ©ration a lancĂ© le programme Osteoporose Suisse avec pour objectif de rĂ©duire de 10 % le nombre de fractures dâici 2030. RĂ©sultat en 2024 ? Aucun. ZĂ©ro. Pas une seule campagne nationale, pas une ligne dans les recommandations des mĂ©decins de famille, pas mĂȘme un rappel dans les courriers de lâAVS aprĂšs 50 ans.
Pourtant, les outils sont lĂ . Les traitements aussi. Alors pourquoi cette indiffĂ©rence ? Peut-ĂȘtre parce que lâostĂ©oporose, câest une maladie qui ne fait pas peur. Pas de mĂ©tastases, pas de tumeur visible, pas de mort immĂ©diate. Juste des os qui deviennent poreux, comme du papier de verre. Et des vies qui se brisent sans crier gare.
Si vous avez plus de 50 ans, si vous ĂȘtes une femme mĂ©nopausĂ©e ou un homme de plus de 70 ans, parlez-en Ă votre mĂ©decin. Insistez. Parce que le jour oĂč vous tomberez, ce ne sera pas Ă cause de votre Ăąge. Ce sera Ă cause de ceux qui ont fermĂ© les yeux.
Et aprĂšs ? Personne ne vous le dira, maisâŠ
La prochaine fois que vous lirez un article sur les progrĂšs de la mĂ©decine suisse, souvenez-vous de ça : on soigne mieux les cancers, les maladies cardiovasculaires, mĂȘme le VIH. Mais pas lâostĂ©oporose. Pas assez, en tout cas. Pas assez tĂŽt.
Alors la prochaine fois que vous entendrez un craquement dans votre dos, ou que vous sentirez vos vertÚbres se voûter un peu plus, ne riez pas. Allez voir un rhumatologue. Parce que votre corps vous envoie un message. Et lui, il ne ment jamais.
- Claire est un prénom fictif. Son histoire est inspirée de témoignages recueillis auprÚs de patientes vaudoises et valaisannes.
Sources :
- Office fédéral de la statistique (OFS), Rapport sur la santé osseuse en Suisse, 2023.
- Ătude Journal of Bone and Mineral Research, « Under-diagnosis of osteoporosis in Switzerland », 2022.
- Données HVS (HÎpital du Valais) et HÎpital de la Tour (Morges), 2022-2024.
- Recommandations de la Société Suisse de Rhumatologie (SSR), 2021.