Le 26 juillet 2023, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, trois patrons d’IA se sont succédé à la tribune. Sam Altman, en costume gris, a parlé de « risques existentiels ». Dario Amodei, plus technique, a évoqué des « systèmes mal alignés ». Clément Delangue, le Français de Hugging Face, a glissé un mot sur les « biais cachés ». Trois discours. Un même message : soyez vigilants. Pourtant, dans la salle, personne n’a bronché. Pas même les diplomates, habitués aux crises bien plus concrètes que des algorithmes qui pourraient, un jour, « s’emballer ».
L’ONU discute de l’IA comme on parle de la météo
Le Conseil de sécurité, c’est le sommet de l’ONU où l’on gère les guerres, les terrorismes, les sanctions. Pas les modèles de langage. Pourtant, les trois patrons ont insisté : l’IA, c’est comme une arme. Sauf que personne ne sait qui la pointe. Altman a cité une étude du Future of Humanity Institute (un think tank britannique) qui estime à 5 % le risque qu’un système d’IA généraliste (AGI) cause une catastrophe mondiale d’ici 2030. 5 %. C’est moins que les probabilités de mourir dans un accident de voiture. Mais quand on parle de milliards de vies en jeu, même 1 % devient un problème.
Pourtant, l’ONU a réagi comme si on lui proposait un nouveau protocole contre la pollution. Des déclarations. Des groupes de travail. Des rapports qui traîneront dans les tiroirs. Pendant ce temps, les États-Unis et la Chine signent des accords bilatéraux sur l’IA, l’UE bricole son AI Act (qui ne s’appliquera vraiment qu’en 2026), et les startups levant des centaines de millions sans se soucier des régulateurs.
Le vrai problème : personne ne contrôle rien
Delangue, lui, a abordé un sujet moins médiatisé : les données. Hugging Face, c’est la plateforme où tout le monde télécharge des modèles d’IA prêts à l’emploi. Problème ? Personne ne vérifie d’où viennent les données. Un modèle d’IA médical entraîné sur des scans de patients américains ? Les données ont peut-être été volées à des hôpitaux. Un chatbot éducatif pour les enfants ? Il a peut-être été formé sur des livres piratés. En 2022, une étude de Stanford a montré que 40 % des datasets publics contenaient des informations sensibles (coordonnées, diagnostics, etc.). Personne ne s’en soucie.
Pourquoi ? Parce que les données, c’est l’or noir du XXIe siècle. Et comme pour le pétrole, ceux qui en ont le plus ne veulent pas partager. La Chine contrôle les données des 1,4 milliard d’Internet users locaux. Les États-Unis, celles des GAFAM. L’Europe ? Elle légifère, mais ses entreprises externalisent tout en Afrique ou en Asie du Sud-Est, où les lois sont souples.
Les régulateurs jouent les sourds
L’ONU a créé un panel d’experts sur l’IA. Très bien. Sauf que ce panel n’a aucun pouvoir. Pas de budget. Pas de sanctions. Juste des recommandations. Pendant ce temps, aux États-Unis, le National Security Commission on AI a publié un rapport en 2021 qui disait clairement : « Si la Chine développe une IA militaire supérieure, elle pourrait dominer le monde d’ici 2040. » Traduction : l’IA, ce n’est pas qu’une question de risques abstraits, c’est une question de puissance.
En Europe, l’AI Act est censé être le plus strict du monde. Sauf qu’il ne s’appliquera qu’aux systèmes « à haut risque ». Or, qui décide ce qui est « à haut risque » ? Les entreprises elles-mêmes. Un algorithme de recrutement qui discrimine ? « C’est un risque opérationnel, pas un risque systémique. » Un chatbot qui génère de la désinformation ? « C’est un problème de modération, pas de régulation. » Bref, on fait semblant de réguler.
Le piège des bonnes intentions
Altman et ses collègues ont raison sur un point : l’IA n’est pas un jouet. Mais leur approche a un défaut majeur. Ils parlent comme des ingénieurs, pas comme des politiques. Pour eux, le risque principal, c’est l’AGI, cette intelligence artificielle générale qui dépasserait l’humain. Sauf que l’AGI, ça n’existe pas encore. Et même si elle existait, qui la contrôlerait ?
Le vrai danger, c’est l’IA désordonnée. Celle qui sert à manipuler des élections, à optimiser des armes autonomes, à surveiller des populations sans que personne ne s’en aperçoive. Pas besoin d’une IA superintelligente pour ça. Il suffit d’un algorithme bien conçu et de données volées.
Ce que l’ONU ignore : les marchés ferment les yeux
En 2022, une startup californienne a levé 1 milliard de dollars pour développer une IA capable de « prédire les comportements criminels ». Le projet ? Vendre le modèle aux polices du monde entier. Personne n’a demandé d’autorisation. Personne n’a vérifié les biais. Personne n’a posé de questions. Parce que l’argent parle plus fort que les principes.
Même chose avec les deepfakes. En 2020, une entreprise israélienne a vendu un logiciel de synthèse vocale à des escrocs. Résultat : des milliers de personnes ont été arnaquées avec des voix clonées de leurs proches. L’ONU en a parlé ? Non. Les régulateurs ont réagi ? Non. Les escrocs ont continué. Parce que l’IA, aujourd’hui, c’est comme le Wild West : chacun fait ce qu’il veut.
La vraie question : qui paiera la note ?
Les patrons d’IA ont raison de s’inquiéter. Mais leur discours est trop élitiste. Ils parlent de « risques existentiels » comme si c’était une question philosophique. En réalité, c’est une question de pouvoir. Celui qui contrôle l’IA contrôle l’information, la guerre, l’économie.
L’ONU peut créer des rapports jusqu’à la fin des temps. Ça ne changera rien. Parce que les États ne veulent pas réguler l’IA. Ils veulent l’utiliser. Pour espionner. Pour dominer. Pour gagner.
Et vous, citoyen lambda, vous n’avez pas votre mot à dire. Sauf si vous attendez que le prochain scandale éclate. Parce que quand l’IA fera vraiment peur, il sera trop tard pour discuter.
Le dernier mot : l’IA ne sera pas régulée, elle sera conquis