Le chiffre qui cloche dĂšs lâentrĂ©e en salle
Ă Villelongue-de-la-Salanque, ce jeudi soir, la mĂ©diathĂšque J. Tastu est pleine Ă 80 %. Des femmes, pour la plupart entre 40 et 60 ans, assises en silence avant que la table ronde ne commence. Sur lâaffiche, on lit : « PrĂ©vention des cancers fĂ©minins : parlons-en avant quâil ne soit trop tard ». Slogan classique. ProblĂšme : en France, 1 femme sur 8 dĂ©veloppera un cancer du sein dans sa vie (source : Institut National du Cancer, 2023). Et pourtant, seulement 55 % des femmes de 50 Ă 74 ans se soumettent au dĂ©pistage organisĂ©, contre 70 % en moyenne dans les pays europĂ©ens comme le Royaume-Uni ou la SuĂšde. La Catalane, elle, est en dessous de la moyenne nationale. Ă Villelongue, ce soir, personne ne le sait. Personne ne le dit.
Pourquoi les femmes évitent-elles les dépistages ?
- « Parce quâon leur a serinĂ© ça toute leur vie », lance une participante, les bras croisĂ©s. « Ă 40 ans, on me dit : âFaites vos frottisâ. Ă 50 ans : âMaintenant, câest le dĂ©pistage du seinâ. Ă 60 ans : âPensez Ă la coloscopieâ. On finit par se dire : âMais Ă quoi bon ? Je vais attraper un cancer de toute façon.â »
Elle a raison sur un point : le dĂ©pistage organisĂ© ne sauve pas toutes les vies. Une Ă©tude de lâINCa publiĂ©e en 2022 montre que seulement 15 % des cancers du sein dĂ©tectĂ©s sont Ă©vitables grĂące au dĂ©pistage. Les 85 % restants ? Ils dĂ©pendent de facteurs gĂ©nĂ©tiques, environnementaux, ou tout simplement de la malchance. « Alors Ă quoi bon se donner cette peine ? », pense une femme sur deux.
Le vrai problÚme : les généralistes ne poussent pas assez
Pourtant, les cancers du col de lâutĂ©rus, eux, baissent. Pourquoi ? Parce que le frottis, lui, est systĂ©matique. « Les gynĂ©cos, ils vous le rappellent tous les ans. Les gĂ©nĂ©ralistes, non », explique une mĂ©decin prĂ©sente dans la salle. « On a une obligation lĂ©gale pour le frottis, mais pas pour la mammographie. RĂ©sultat : les femmes qui nâont pas de gynĂ©co rĂ©gulier, celles qui sont prĂ©caires, celles qui ont peur du mĂ©decin⊠elles disparaissent des radars. »
à Villelongue, comme ailleurs, les femmes qui viennent ce soir à la table ronde sont déjà celles qui sont informées. Les autres ? Elles attendent que les symptÎmes apparaissent. Trop tard, souvent.
Ce que la table ronde ne dit pas
Sur lâestrade, une oncologue, un radiologue et une psychologue sâenchaĂźnent. « Le dĂ©pistage, câest la clĂ© », martĂšle la premiĂšre. « Mais attention, un cancer du sein dĂ©tectĂ© tĂŽt, ça ne veut pas dire guĂ©ri Ă 100 % », nuance le radiologue. « Et puis, il y a le cĂŽtĂ© psychologique : lâattente des rĂ©sultats, la peur de lâannonce⊠», ajoute la psychologue.
Oui, mais. Personne ne parle des dĂ©lais dâattente pour une mammographie. En Occitanie, le temps moyen entre la demande et le rendez-vous est de 42 jours (source : ARS Occitanie, 2023). Quarante-deux jours Ă se demander si ce nodule, cette gĂȘne, est bĂ©nin ou non. « On vous dit de venir, mais aprĂšs, il faut attendre des semaines. Ă quoi bon ? », grogne une femme dans le public.
Le piĂšge de lâOctobre rose
Octobre rose, câest bien. Des campagnes de prĂ©vention, câest nĂ©cessaire. Mais le problĂšme, câest que ça reste ponctuel. Une fois le mois terminĂ©, les affiches disparaissent, les messages sâestompent. « On nous parle de cancer du sein en octobre, de cancer du col en janvier⊠Mais personne ne nous explique comment faire pour Ă©viter les deux en mĂȘme temps », regrette une participante.
Et puis, il y a lâeffet contre-productif des campagnes trop alarmistes. « Quand on me dit que 1 femme sur 8 va avoir un cancer du sein, je me dis : âBon, je vais finir par en avoir un de toute façon. Alors Ă quoi bon me battre ?â », avoue une femme de 55 ans. « Mieux vaut vivre avec lâangoisse et faire les examens, que de se dire que câest une fatalitĂ©. »
La vraie question : et aprĂšs la table ronde ?
Ce soir, Ă Villelongue, on a parlĂ©. On a Ă©coutĂ©. On a mĂȘme ri, quand la psychologue a expliquĂ© que « le stress ne donne pas de cancer, mais il peut retarder la dĂ©tection ». Mais quâest-ce qui va changer demain ?
Rien, probablement. Parce que les structures de dĂ©pistage sont saturĂ©es, parce que les mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes nâont pas le temps, et parce que les femmes, lassĂ©es des messages contradictoires, finissent par se taire.
La table ronde sâest terminĂ©e par un appel à « continuer le dialogue ». TrĂšs bien. Mais le vrai dialogue, celui qui compte, câest celui avec son mĂ©decin. Et lĂ , manifestement, il nâa pas encore commencĂ©.
Ce quâon ne vous dira jamais
- « Vous savez ce qui est le plus efficace contre le cancer du sein ? Un bon dĂ©pistage, oui⊠mais aussi un mode de vie sain. Moins dâalcool, plus dâexercice, pas de tabac. »
La mĂ©decin qui le dit sourit, comme si câĂ©tait une Ă©vidence. Sauf que personne ne vous le rappelle. Pas dans les campagnes Octobre rose, pas dans les brochures de lâAssurance Maladie, pas mĂȘme dans les consultations. *« On vous parle du dĂ©pistage comme si câĂ©tait une loterie : soit vous tombez sur un cancer, soit vous ne tombez sur rien. Mais en rĂ©alitĂ©, 80 % des cancers du sein sont liĂ©s Ă des facteurs Ă©vitables » (source : OMS, rapport 2021).
Alors oui, allez Ă votre rendez-vous de dĂ©pistage. Mais ne comptez pas uniquement dessus. Parce que les chiffres, eux, ne mentent pas : en France, 11 000 femmes meurent chaque annĂ©e dâun cancer du sein. Et parmi elles, beaucoup auraient pu ĂȘtre sauvĂ©es.
La derniĂšre parole
Ce soir, Ă Villelongue, on a parlĂ© prĂ©vention. Demain, certaines iront faire leur mammographie. Dâautres attendront. Le problĂšme, ce nâest pas le manque dâinformations. Câest le manque de pression.
On vous dit de venir. Mais personne ne vous force.
Et ça, câest le vrai scandale.