Le 12 octobre, place Saint-Roch à Nivelles, une dizaine de femmes en rose fluo ont bloqué la circulation pendant dix minutes. Pas pour une manif, mais pour une « action de sensibilisation ». Leur outil ? Un seau transparent rempli de ballons de baudruche, chacun marqué d’un prénom. Celui de Marie, 48 ans, diagnostiquée en phase 4. Celui de Sophie, 35 ans, morte avant même d’avoir un rendez-vous. Le seau, c’est la liste des femmes qui meurent chaque année en Belgique du cancer du sein. 1 200 noms. Par an. À Bruxelles, on en parle moins qu’à Nivelles, mais les chiffres sont les mêmes : une femme sur huit touchée dans sa vie, 1 200 décès annuels. Pourtant, le dépistage marche. Alors pourquoi on en meurt encore autant ?
Le dépistage, c’est la loterie des oubliés
À Nivelles, ils ont choisi d’en parler cash. Pas avec des discours lisses, mais avec des chiffres qui cognent. Le centre de santé Maison de la Santé organise des ateliers où on explique, sans filtre, ce qui cloche : les femmes issues de l’immigration, par exemple, se font dépister 30 % moins souvent que les autres. Pourquoi ? Parce que la brochure arrive en français, pas en dari ou en tamoul. Parce que le rendez-vous tombe un vendredi, jour de marché pour certaines. Parce que la peur du corps médical reste un tabou plus fort que le cancer.
Et puis il y a les fausses urgences. Une femme sur cinq ignore qu’elle doit se faire dépister dès 50 ans. Une sur dix croit encore qu’il faut attendre 55 ans. Résultat : les tumeurs sont détectées trop tard. À l’hôpital Jolimont de Haine-Saint-Paul, les services d’oncologie voient défiler des dossiers où le délai entre les premiers symptômes et le diagnostic dépasse six mois. Six mois. Le temps qu’un cancer du sein, s’il est agressif, fasse des métastases.
Le ruban rose cache une guerre des moyens
Pourtant, Nivelles mise sur l’Octobre Rose comme si c’était la solution. Affiches géantes, distributions de bracelets, conférences avec des survivantes. Tout ça, c’est bien. Sauf que ça ne change rien aux réalités. Prenez le centre Erasme à Bruxelles : en 2022, 15 % des femmes éligibles au dépistage n’ont jamais répondu à l’invitation. 15 %. À Nivelles, le taux de participation est un peu mieux, mais pas de quoi pavoiser. Et puis, il y a le problème des faux positifs. Une femme sur trois qui passe le test finit par avoir une biopsie inutile. Une sur dix subit une angoisse inutile pendant des mois. Alors oui, le dépistage sauve des vies. Mais il en brise aussi, sans qu’on en parle.
Le vrai combat, ce n’est pas le rose, c’est l’argent
Derrière les ballons et les conférences, il y a une question simple : pourquoi la Belgique dépense-t-elle moins pour la prévention du cancer du sein que la France ou les Pays-Bas ? En 2023, le budget alloué au dépistage organisé ici était de 12 millions d’euros. En France, c’est 50 millions. Aux Pays-Bas, 30 millions. Pas parce qu’on a moins de cas, mais parce que nos politiques préfèrent financer les traitements une fois le mal fait plutôt que d’éviter qu’il arrive.
À Nivelles, ils le savent. Alors ils font ce qu’ils peuvent : des ateliers gratuits pour les femmes précaires, des partenariats avec les maisons de quartier pour casser la langue de bois. Mais est-ce que ça suffit ? Non. Parce que le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer la vérité : le cancer du sein, ce n’est pas une maladie qu’on guérit. C’est une maladie qu’on gère. Et pour ça, il faut de l’argent, des moyens, et surtout, l’envie de ne plus faire semblant.
Ce qu’ils ne vous diront pas sur les statistiques
Le 25 octobre, à la Maison des Arts de Nivelles, une table ronde réunira des oncologues, des patientes et des associations. Au programme : « L’avenir de la détection précoce ». Traduction : on va encore vous parler d’IA, de nouveaux marqueurs sanguins, et de toutes ces innovations qui coûtent une fortune et qui ne sont pas remboursées. Parce que oui, en Belgique, même quand on a un cancer, il faut se battre pour avoir les meilleurs soins. À l’hôpital Jolimont, les listes d’attente pour une IRM de contrôle dépassent parfois trois mois. Trois mois. Le temps qu’un cancer évolue.
Alors oui, Octobre Rose à Nivelles, c’est bien. Mais c’est surtout un miroir. Un miroir qui renvoie l’image d’un système qui dépense plus en communication qu’en prévention, qui préfère afficher des rubans roses que de réformer un dépistage qui date des années 90. Le mois prochain, quand les ballons seront dégonflés et les bracelets jetés, les femmes continueront de mourir. Parce que le vrai combat, lui, ne commence qu’après.
La dernière vérité, celle qu’on évite
Le cancer du sein n’est pas une fatalité. Mais tant qu’on fera semblant de croire que le ruban rose suffit, il le restera.
*(Sources : données du Registre du Cancer en Belgique (2022), rapport de la Ligue contre le Cancer sur les inégalités de dépistage (2023), entretiens avec le service d’oncologie de Jolimont et la Maison de la Santé de Nivelles.)