Le dépistage, ça ne sert à rien si après, on n’a pas les moyens de soigner. Kenneth Bourienne l’assène sans détour. Assise dans un studio d’Africa Radio, elle regarde droit dans le micro, les mains posées sur les genoux. Pas de sourire forcé, pas de phrases toutes faites. Juste une colère froide, celle qui monte quand on voit des femmes mourir parce que le système les abandonne à 100 mètres de l’espoir. « Aucune femme ne devrait quitter son pays et sa famille pour avoir une chance d’être diagnostiquée et soignée », lance-t-elle. Traduction : à Brazzaville, Pointe-Noire ou même Kinshasa, les femmes qui ont les moyens de se payer un billet pour Paris ou Abidjan le font. Parce qu’ici, le cancer du sein, c’est une condamnation à mort par défaut. Pas par manque de volonté, pas par fatalisme, mais parce que les hôpitaux publics n’ont ni machines, ni médicaments, ni personnel formé pour en réchapper. « On organise des campagnes de dépistage, mais après ? Où est-ce qu’elles vont, ces femmes ? » La question reste en suspens. Personne ne lui répond. Personne ne veut entendre la réponse, d’ailleurs. Parce que la réponse, c’est que Pour Elles n’a pas les moyens de construire un hôpital. Pas les moyens d’acheter des scanners. Pas les moyens d’embaucher des oncologues. Alors on fait avec ce qu’on a : des campagnes de sensibilisation, des ateliers de prévention, et l’espoir tenace que, peut-être, un jour, les États africains se réveilleront. Sauf que les États, justement, ils ne bougent pas. Ou alors, ils bougent trop lentement. Comme ce rapport de l’OMS de 2023 qui rappelait que seulement 30 % des femmes en Afrique subsaharienne ont accès à un dépistage du cancer du sein, et que parmi celles qui sont diagnostiquées, moins de 20 % survivent cinq ans après. Des chiffres. Des pourcentages. Des cadavres dans les chiffres. Et puis il y a le Congo. Le Congo où Pour Elles organise, du 12 au 18 octobre, la première édition d’Octobre Rose Afrique. Un nom pompeux pour une réalité crue : des femmes qui se pressent dans des centres de santé de fortune, où l’on palpe des seins à la main parce qu’il n’y a pas d’échographie. Où l’on envoie des prélèvements en France parce que les laboratoires locaux n’ont pas les réactifs. Où l’on explique aux familles que la chimiothérapie, ça se fait à l’hôpital Saint-Louis à Paris, pas à l’hôpital de Brazzaville. « On nous accuse de faire du marketing avec Octobre Rose, mais c’est quoi le marketing quand une femme apprend qu’elle a un cancer et qu’on lui dit : ‘Désolée, ici on ne peut pas vous aider’ ? » La voix de Kenneth Bourienne se durcit. Elle n’a pas tort. Le marketing, c’est quand une marque vend des rubans roses pour sauver la planète. Là, c’est une question de vie ou de mort. Et les rubans, ça ne soigne pas. Ce qui coince, c’est le système. Pas les femmes. Pas les associations. Le système. Un système où les gouvernements africains dépensent des milliards en dettes et en corruption, mais où les budgets santé s’évaporent dans des paperasses. Où les partenariats publics-privés servent surtout à remplir les poches des intermédiaires. Où les ONG étrangères viennent avec leurs bonnes intentions, mais repartent sans avoir changé grand-chose. « On nous parle toujours de ‘partenariats gagnant-gagnant’, mais qui gagne, au final ? Les femmes congolaises ? Non. Les laboratoires pharmaceutiques qui vendent des médicaments à prix d’or ? Oui. Les hôpitaux privés qui facturent une IRM à 300 euros ? Oui. » Elle marque une pause. « Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer la réalité. On préfère parler de sensibilisation que de solutions concrètes. » La sensibilisation, c’est bien. Mais ça ne suffit pas. Parce que sensibiliser une femme au dépistage, c’est lui dire : « Allez, faites-vous palper les seins, peut-être qu’on détectera quelque chose. » Mais après ? Après, elle retourne chez elle, et si le cancer est déjà trop avancé, elle meurt. Point. « On nous reproche de ne pas avoir assez de fonds, mais c’est quoi, ‘assez’ ? Assez pour acheter deux scanners ? Assez pour former trois médecins ? Assez pour payer un an de chimiothérapie à une patiente ? » Les questions fusent. Les réponses, elles, manquent. Ce qui se joue derrière Octobre Rose, c’est une guerre silencieuse. Une guerre où les femmes africaines sont les soldats sacrifiés. Où les États font semblant de s’en soucier, mais où les actes ne suivent pas. Où les ONG et les associations se battent avec des moyens de fortune contre des moulins à vent. « On nous dit : ‘Faites des campagnes, sensibilisez, mobilisez.’ Mais mobiliser à quoi ? À mourir dignement ? À attendre que les autres pays nous envoient des médicaments ? » Kenneth Bourienne n’y va pas par quatre chemins. Elle a vu des femmes pleurer en apprenant qu’elles n’avaient pas les moyens de se soigner. Elle a vu des familles se désoler parce que le traitement coûterait l’équivalent de trois salaires annuels. Elle a vu des corps abandonnés dans des lits d’hôpitaux parce que personne ne voulait payer la crémation. « Octobre Rose, c’est bien. Mais c’est un pansement sur une jambe de bois. » Pourtant, il faut bien commencer quelque part. Et Pour Elles commence. Pas avec des promesses, mais avec des actes. Des ateliers de dépistage gratuits. Des partenariats avec des cliniques locales pour réduire les coûts. Des plaidoyers auprès des ministères de la Santé. « On ne peut pas tout faire, mais on peut faire quelque chose. » Même si ce quelque chose, c’est juste éviter que des femmes meurent dans l’indifférence. Le vrai combat, ce n’est pas le ruban rose. C’est la colère. Celle qui monte quand on réalise que, en 2026, une femme en Afrique a encore plus de chances de mourir d’un cancer du sein que de le guérir. Que les campagnes de dépistage sont utiles, mais insuffisantes. Que les gouvernements ferment les yeux parce que ça dérange. Que les médias parlent d’Octobre Rose sans jamais creuser. « On nous demande toujours : ‘Mais qu’est-ce que VOUS faites ?’ Comme si c’était à nous, les associations, de sauver le monde. » Elle soupire. « Non. Le problème, c’est que personne ne veut entendre qu’il faut casser le système. Pas juste le réparer. Le casser. Parce que réparer, ça prend 50 ans. Casser, ça prend du temps, mais au moins, ça marche. » Ce qui change avec cette édition d’Octobre Rose Afrique, c’est l’échelle. Pour la première fois, une campagne de cette envergure se déplace en Afrique centrale. Pas à Johannesburg, pas à Nairobi, mais à Brazzaville. Là où les femmes n’ont pas les moyens de voyager. Là où les hôpitaux n’ont pas de lits. Là où les familles se serrent la ceinture pour payer un traitement. « On ne va pas résoudre le problème en une semaine. Mais on va montrer que c’est possible de faire autrement. » Possible, mais pas facile. Possible, mais pas sans combat. Possible, mais pas sans pression sur les États. « Ils nous disent : ‘Faites des campagnes.’ On leur répond : ‘Et vous, vous faites quoi ?’ » Le vrai scandale, ce n’est pas le manque de dépistage. C’est l’hypocrisie. On parle de santé, de prévention, de droits des femmes. Mais quand il s’agit de mettre la main au portefeuille, les États africains se défilent. Les pays riches ferment leurs portes aux patients étrangers. Les laboratoires gardent leurs prix élevés. « On nous parle de solidarité internationale. Mais la solidarité, ça se mesure en vies sauvées, pas en discours. » Ce qui se passe en octobre 2026 au Congo, c’est un test. Un test pour savoir si l’Afrique est prête à assumer ses propres problèmes. Si les gouvernements sont prêts à investir. Si les populations sont prêtes à se battre. « On ne demande pas la charité. On demande justice. » Justice pour les femmes qui meurent parce qu’elles n’ont pas eu accès à un dépistage à temps. Justice pour celles qui arrivent trop tard à l’hôpital. Justice pour les familles qui s’endettent pour des soins qu’elles ne pourront jamais rembourser. « Octobre Rose, c’est un début. Mais ce n’est pas une fin. » La dernière phrase de Kenneth Bourienne reste en tête. Parce que derrière les chiffres, derrière les discours, il y a des femmes. Des mères. Des sœurs. Des filles. Qui attendent. Qui espèrent. Qui comptent sur des associations comme Pour Elles pour leur tendre la main. Mais une main, ça ne suffit pas. Il faudrait un bras. Une armée. Une révolution. « On nous dit de ne pas désespérer. Mais parfois, désespérer, c’est le seul moyen de se battre. »