À Benguerir, près de Marrakech, les batteries s’accumulent. Pas celles de votre téléphone, mais des modules industriels, alignés comme des conteneurs dans un port. OCP Green Energy vient d’y mettre sous tension son premier parc de stockage d’énergie à grande échelle, capable de stocker 20 mégawatts-heures (MWh) selon ses dires. Assez pour alimenter environ 2 000 foyers pendant une journée, si tout fonctionne comme prévu. Sauf que personne ne vérifie vraiment. Pas les régulateurs marocains, pas les opérateurs électriques voisins, et encore moins les analystes qui suivent le secteur des énergies renouvelables en Afrique. Pourtant, ce parc n’est pas qu’un gadget. Il promet de réguler la fréquence du réseau électrique et de compenser l’énergie réactive, deux tâches critiques quand le soleil ne brille pas et que l’éolien s’arrête net. Mais alors, pourquoi ce silence ? Et surtout, pourquoi ce projet semble-t-il plus politique que technique ?
Un parc qui fait office de vitrine
OCP Green Energy, la filiale énergétique du géant des engrais marocain, mise gros sur les batteries. Ce parc de Benguerir n’est pas une première mondiale, mais il est le premier du genre en Afrique. Pourtant, les chiffres officiels manquent de transparence. On sait qu’il stocke 20 MWh, mais on ignore combien de cycles ces batteries peuvent supporter avant de perdre en efficacité. Les fabricants parlent de 10 000 cycles pour les meilleurs modèles, mais dans un pays où les coupures de courant sont fréquentes et les réseaux vieillissants, personne ne peut garantir que ces batteries tiendront le rythme. Et puis, il y a le coût. Un parc de cette taille, c’est plusieurs dizaines de millions d’euros investis. À qui profite vraiment cet argent ? À OCP, clairement, qui diversifie ses activités et se positionne comme un acteur clé des énergies propres. Mais pour les consommateurs marocains ? Pour l’instant, rien n’est garanti.
Le vrai problème : les régulateurs ferment les yeux
Le Maroc a un objectif ambitieux : 52 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030. Sauf que pour y arriver, il faut des réseaux capables d’absorber ces fluctuations. Or, le parc de Benguerir n’est pas connecté au réseau national comme on pourrait le croire. Il sert surtout de démonstrateur pour attirer des investisseurs étrangers. Les services auxiliaires qu’il propose, réglage de fréquence, compensation d’énergie réactive, sont essentiels, mais personne ne les mesure vraiment. Résultat : les opérateurs locaux, comme ONEE (l’Office National de l’Électricité et de l’Eau), ne semblent pas pressés de s’engager sur des contrats longs termes. Pourtant, sans eux, ce parc reste une île énergétique, sans impact concret sur la stabilité du réseau.
Ce que les batteries ne résoudront pas
Les batteries, c’est bien. Mais elles ne suffisent pas. Le vrai défi du Maroc, c’est son réseau électrique, vieillissant et mal adapté aux intermittences des renouvelables. À titre de comparaison, l’Allemagne, qui a investi massivement dans le solaire et l’éolien, a dû construire des centaines de kilomètres de nouvelles lignes à haute tension pour évacuer l’énergie produite. Au Maroc, les projets de renforcement du réseau traînent depuis des années. Pendant ce temps, OCP Green Energy brille en solo avec ses batteries, comme si la stabilité du réseau dépendait uniquement de la technologie, et non de la volonté politique.
L’Afrique attend mieux
Ce parc de Benguerir est un symbole. Un symbole de ce que l’Afrique peut faire quand elle le veut. Mais aussi un symbole de ses limites. Sans régulation forte, sans transparence sur les coûts et les performances réelles, ces projets risquent de rester des vitrines sans suite. Pendant ce temps, les pays voisins, comme l’Algérie ou l’Égypte, observent. Ils voient que le Maroc mise sur les batteries, mais ne parle pas assez des réseaux, des emplois locaux ou des retombées économiques réelles. Et ça, c’est un problème.
La vraie question : qui contrôle l’énergie ?
OCP Green Energy a ses atouts : une marque forte, des liens avec l’État marocain, et une stratégie claire. Mais derrière ce parc de batteries se joue une question plus large : qui décide vraiment de l’avenir énergétique du Maroc ? Les groupes privés comme OCP, ou les institutions publiques, souvent lentes et peu transparentes ? Pour l’instant, les batteries de Benguerir brillent seules. Et ça, ce n’est pas une bonne nouvelle pour personne.
Le Maroc a allumé ses batteries. Maintenant, il faut qu’elles éclairent autre chose que des vitrines.