Le Rif attend des MRE, mais l’argent reste bloqué
En 2022, les Marocains résidant à l’étranger (MRE) ont envoyé 8,7 milliards de dollars dans leur pays d’origine, selon la Banque mondiale. Assez pour couvrir le déficit commercial du Maroc. Assez pour lancer des centaines d’usines, d’hôtels, d’ateliers. Assez pour que le Rif, cette région pauvre et sous-développée, sorte enfin de l’ornière. Pourtant, rien. Ou presque.
Pourquoi ? Parce que l’argent des MRE ne coule pas vers les entreprises locales. Il passe par les banques, les placements sûrs, les transferts familiaux. Rarement vers des projets qui embauchent, qui transforment, qui font bouger les choses. À Tétouan, à Al Hoceïma, à Chefchaouen, les jeunes diplômés cherchent du travail. Les artisans manquent de matières premières. Les agriculteurs n’ont pas accès aux marchés. Et les MRE, eux, investissent ailleurs.
Un fonds public existe, mais il ne sert à rien
Depuis 2013, le Maroc a créé le Fonds de développement des régions. Objectif : attirer les investissements des MRE dans leurs régions d’origine. Sur le papier, c’est simple : un MRE qui veut monter une entreprise dans le Rif peut obtenir un prêt à taux zéro, des subventions, un accompagnement. En théorie.
En pratique, c’est la galère. Les dossiers traînent. Les critères sont flous. Les fonctionnaires ne connaissent pas les secteurs porteurs. Résultat : sur les 12 milliards de dirhams promis par l’État, seulement 1,5 milliard ont été débloqués en dix ans. Et encore, une partie a servi à des projets pharaoniques, comme des centres commerciaux à Tanger, qui n’ont rien à voir avec l’économie réelle du Rif.
Prenez l’exemple de Mohamed, 35 ans, ancien ingénieur à Paris. Il veut lancer une usine de transformation d’agrumes à Imzouren, près de Tétouan. Il a les contacts, les études de marché, même un terrain. Mais pour obtenir un prêt via le fonds, il doit fournir trois garanties bancaires, un business plan en trois exemplaires, et attendre six mois pour une réponse. Six mois. Pendant ce temps, ses concurrents espagnols et tunisiens lui volent la mise.
Les banques marocaines n’ont aucun intérêt à prêter aux MRE
Pourquoi un tel gâchis ? Parce que les banques marocaines ne veulent pas prêter aux MRE. Elles préfèrent les clients aisés de Casablanca ou Rabat, ceux qui ont des salaires fixes, des CDI, des garanties solides. Un MRE qui veut investir dans le Rif ? C’est un risque. Il n’a pas de revenu stable, il vit à l’étranger, et surtout, il n’a pas de filet de sécurité. Si son projet échoue, la banque perd son argent.
Et puis, il y a la méfiance. Les banques marocaines se disent : « Et si ces MRE décident de rapatrier leur argent en cas de crise politique ? » Résultat : les prêts sont rares, les taux élevés, les conditions draconiennes. À quoi bon se casser la tête pour un projet dans le Rif quand on peut placer son argent à la banque centrale, qui garantit un rendement de 3,5 % sans risque ?
Le vrai problème, c’est le pouvoir local
Le Rif n’est pas une région comme les autres. C’est une poudrière politique. Depuis le mouvement du Hirak en 2017, le gouvernement marocain traite la région avec des gants de velours… et une poigne de fer. Les investisseurs étrangers hésitent. Les MRE, eux, ont peur. Peur des répressions, peur des nationalisations, peur des changements de loi du jour au lendemain.
Or, un fonds public qui finance des entreprises dans le Rif, c’est donner du pouvoir aux populations locales. Et ça, le Makhzen ne veut pas. Mieux vaut laisser les MRE placer leur argent à la banque centrale, où l’État peut le contrôler, plutôt que de voir des coopératives agricoles ou des PME locales devenir trop fortes.
Ce qui se passe quand on laisse les MRE investir ailleurs
Pendant ce temps, les MRE investissent ailleurs. En France, en Belgique, en Espagne. Ils achètent des immeubles, des restaurants, des cliniques. Ils créent des emplois… mais pas au Maroc. Résultat : le pays perd des devises, des compétences, et surtout, une chance de se développer.
Prenez l’exemple de Karim, 40 ans, ancien cadre dans une boîte tech à Londres. Il a monté un centre de formation en cybersécurité à Rabat. Pourquoi Rabat et pas Tétouan ? Parce qu’à Tétouan, il n’y a pas d’électricité stable, pas de fibre optique, pas de soutien des collectivités. À Rabat, en revanche, il a eu toutes les aides en deux semaines.
La solution ? Un fonds privé, pas public
Si l’État ne veut pas jouer le jeu, alors il faut contourner le système. Créer un fonds privé, géré par des MRE eux-mêmes, sans interférence politique. Un fonds qui finance directement les projets, sans passer par les banques, sans attendre six mois pour une réponse.
Des initiatives existent, comme l’Association des MRE de Tétouan, qui a lancé un microcrédit pour les jeunes entrepreneurs. Mais c’est trop petit. Il faudrait une structure à l’échelle nationale, avec des partenaires étrangers, des garanties solides, et une vraie volonté de changer les règles du jeu.
Pourquoi personne ne bouge ?
Parce que ça dérange. Ça dérange les banques, qui perdent un marché juteux. Ça dérange l’État, qui perd le contrôle sur l’argent des MRE. Ça dérange les élites du Rif, qui préfèrent les subventions faciles aux vrais investissements.
Et puis, il y a une question plus simple : est-ce que les MRE veulent vraiment investir dans le Rif ? Certains oui, d’autres non. Ceux qui veulent le faire se heurtent à un mur : l’administration, les banques, la peur. Ceux qui ne veulent pas ? Ils ont toujours la France ou l’Espagne comme plan B.
Le Rif pourrait être riche. Il ne le sera pas sans pression.
En 2023, le Rif a enregistré un taux de chômage de 22 %, contre 12 % pour le reste du pays. Les jeunes partent. Les entreprises ferment. Et les MRE, eux, regardent ailleurs.
Pourtant, il y a une solution. Pas magique. Pas révolutionnaire. Juste efficace. Il faut :
- Créer un fonds privé, géré par des MRE, sans interférence de l’État.
- Simplifier les procédures : un dossier de prêt doit être traité en 15 jours, pas six mois.
- Donner des garanties réelles : pas besoin de trois banques comme caution, juste un projet solide.
- Cibler les secteurs porteurs : agroalimentaire, énergies renouvelables, tech, pas les centres commerciaux inutiles.
Le Rif n’a pas besoin de charité. Il a besoin d’investisseurs.
Et ces investisseurs, ils sont là. Dans les poches des MRE. Il suffit de leur donner les moyens d’agir. Sans filets, sans excuses, sans attentes.
Sinon, dans dix ans, on se plaindra encore. Comme aujourd’hui.