1200 habitants confinés pour une nuit
La nuit était tombée sur La Séguinière. Pas un bruit, pas une lumière qui perce. Juste le bourdonnement lointain des camions, garés en bordure des rues. À l’intérieur des maisons, les rideaux étaient tirés. Les fenêtres, fermées. Personne ne sortait. Pas par peur, pas par choix. Parce que les agents de l’État, armés de pulvérisateurs, balayaient les rues avec un insecticide. Et que personne ne savait combien de temps ça allait durer.
C’était mercredi 14 octobre. Ou plutôt, jeudi 15 octobre, parce que l’opération a commencé après minuit. Un riverain avait contracté la dengue. Pas une grippe, pas une gastro. La dengue. Avec ses symptômes bien connus : fièvre, douleurs articulaires, parfois des hémorragies. Et surtout, avec cette certitude : le moustique tigre, Aedes albopictus, était responsable. Et il était là , dans le quartier.
Un quartier bouclé, et après ?
Les habitants avaient reçu un SMS la veille. « Opération de démoustication ce soir. Restez chez vous. » Pas de détails. Pas d’explications. Juste l’ordre. Certains ont râlé. D’autres ont ri. « Encore une connerie administrative », a grogné un vieux du coin en buvant son café. Mais personne n’a vraiment protesté. Parce que la dengue, ça ne rigole pas.
Le moustique tigre, lui, ne rigole jamais. Il s’installe, il pond ses œufs, et il attend. En France, on en compte maintenant plus de 10 000 foyles, selon Santé publique France. Et chaque année, les cas de dengue, chikungunya ou Zika augmentent. En 2023, 2 000 cas autochtones ont été recensés. Soit deux fois plus qu’en 2022. La Séguinière n’est pas une exception. Juste un quartier où, cette fois, on a décidé d’agir.
Mais agir comment ?
Les agents ont pulvérisé du S-kil, un insecticide à base de sulfure de carbone. Efficace, mais pas magique. « Ça tue les moustiques adultes sur place, explique un technicien de la société Biobest, chargée de l’opération. Mais les œufs, eux, restent. Et dans trois semaines, hop : nouveaux moustiques. » Donc oui, il faudra recommencer. Et encore. Et encore.
Sauf que personne ne sait combien de fois.
La dengue arrive, et après ?
Le riverain contaminé, lui, n’a pas été nommé. « Protection des données », a répondu la mairie. Mais peu importe. Ce qui compte, c’est que le virus est là . Et que les moustiques, eux, ne font pas la grève.
En France, la dengue est une maladie importée. On la ramène de voyage. Sauf que cette fois, elle est restée. « C’est un marqueur du changement climatique », assure le Dr. Jean-Baptiste Richard, infectiologue à l’hôpital de Cholet. « Les moustiques tigres adorent les étés chauds et humides. Et avec le réchauffement, ils ont de plus en plus de terrain de jeu. »
Le problème, c’est que les autorités traquent les cas, mais ne les anticipent pas. « On réagit après la contamination, pas avant », lance un élu local, agacé. « On devrait avoir des pièges à œufs partout, des campagnes de sensibilisation massives. Au lieu de ça, on pulvérise quand c’est trop tard. »
À La Séguinière, les habitants ont reçu des flyers avant l’opération. « Évitez les eaux stagnantes. Videz vos gouttières. » Des conseils basiques. Utile ? Oui. Suffisant ? Non.
Parce que la dengue, ça ne se combat pas avec des conseils. Ça se combat avec des moyens. Et là , on est à la ramasse.
Le vrai coût du silence
L’insecticide a été épandu entre 23h et 5h du matin. Les habitants ont pu aérer leurs maisons le lendemain. « L’odeur était forte, mais ça a disparu en quelques heures », raconte une mère de famille. « Le pire, c’est l’incertitude. On ne sait pas si ça marche. On ne sait pas si on va tous être contaminés. »
Le maire de La Séguinière, Jean-Luc Moreau, assume : « On a fait ce qu’il fallait faire. » Mais est-ce assez ?
En 2022, la dengue a fait 1 500 victimes en France. Des hospitalisations. Des séquelles. Parfois, des morts. « Et cette année, on va encore dépasser les chiffres », prédit le Dr. Richard. « Parce qu’on ne fait pas assez. Parce qu’on attend toujours le cas zéro pour réagir. »
À La Séguinière, le cas zéro, c’était déjà trop tard.
Et maintenant ?
Les moustiques tigres ne disparaîtront pas. La dengue non plus. Alors soit on s’habitue. Soit on se bat.
Les habitants de La Séguinière ont choisi de se taire. « On a nos masques, nos sprays, nos moustiquaires », dit une habitante en haussant les épaules. « On fera avec. »
Mais le vrai combat, lui, ne fait que commencer.
Parce que le confinement nocturne, ça ne suffit pas.
Et que la prochaine fois, ce ne sera peut-être plus une pulvérisation. Ce sera l’hiver qui ne vient pas.
Et après ?
On verra bien.