La ferme de Miremont, un terrain d’essai sous-estimé
C’est là, entre les rangées de maïs et les bassins d’irrigation, que les techniciens de la mairie ont posé leurs premières pièges. Des petits godets noirs, remplis d’eau et de pailles en plastique, disséminés comme des leurres. « On en a mis partout, explique un agent municipal en ajustant sa casquette. Les gens croient qu’on fait que des discours, mais on agit. » Sauf que sur le terrain, l’effet est limité. Les pièges, censés attirer les femelles moustiques-tigres pour y pondre leurs œufs, restent souvent vides. Pire : certains riverains les ont vidés ou bouchés, « parce que ça attire les canards », comme l’a confié une habitante près de la RD 1086.
Et puis, il y a le problème des zones humides. La commune en compte des dizaines, surtout autour des étangs de Verna et de la Versoine. « On ne peut pas tout assécher, souligne un biologiste de l’ARS. Le moustique-tigre adore ces milieux, et les traiter à l’insecticide, c’est comme jouer à la roulette avec les écosystèmes. » Résultat : les traitements larvicides, appliqués deux fois par an, ne font que retarder l’inévitable. « L’été dernier, on a eu des pics de 300 piqûres signalées par semaine, rappelle le maire, Jean-Michel Bertrand. Cette année, on vise zéro. » Sauf que zéro, personne ne l’a jamais atteint.
Les stations de surveillance, un leurre technologique ?
La mairie a aussi investi dans trois stations CO2, ces boîtes noires qui attirent les moustiques avec de l’air chargé en dioxyde de carbone pour les compter. *« C’est scientifique, ça », assure un élu. « Sauf que les stations coûtent 5 000 euros pièce, et elles ne capturent que 10 % des individus en vol, précise un entomologiste de l’Université Lyon 1. Le reste ? On ne sait pas où il est. » Autre faille : les stations sont placées près des axes routiers, là où les moustiques sont déjà moins actifs. *« On mesure surtout le trafic automobile », ricane un technicien.
Et puis, il y a le silence radio sur les données brutes. « On nous promet des rapports trimestriels, mais on n’a rien reçu depuis 2022 », grogne un membre du comité de quartier de Verna. La mairie justifie : « Les données sont en cours d’analyse. » Traduction : personne ne veut assumer les chiffres réels.
Le vrai combat : les habitations, pas les champs
Les experts le répètent depuis des années : 80 % des gîtes larvaires se trouvent dans les jardins des particuliers. Les flaques d’eau sous les pots de fleurs, les gouttières bouchées, les pneus abandonnés. « Ici, à L’Isle-d’Abeau, on a fait des campagnes d’affichage, des distributions de pastilles anti-larves, mais les gens s’en foutent », lâche un agent de l’ARS au bord de l’exaspération. Preuve : lors de la dernière opération « Jardin Zéro Moustique », seulement 12 % des foyers contactés ont participé. « Les autres ? Ils attendent que la mairie fasse le boulot à leur place. »
Pourtant, les outils existent. Des sprays naturels à base de bactéries (Bti), des moustiquaires adaptées, même des plantes répulsives comme la citronnelle. « Le problème, c’est que ça demande un minimum d’effort », résume un riverain. Et puis, il y a cette question qui tue : « À quoi bon ? Même si je fais tout, l’an prochain, ils seront de retour. »
Le piège des promesses électorales
En 2020, la mairie avait promis « une guerre sans merci » contre le moustique-tigre. Trois ans plus tard, les résultats sont là : +40 % de signalements de piqûres depuis 2021 (source : plateforme Signalement Moustique). « On est en train de devenir une zone à risque, comme en Provence ou en Corse », alerte un médecin du centre hospitalier de Bourgoin-Jallieu. Pourtant, le budget dédié à la lutte a été divisé par deux depuis 2021. « Les subventions de l’État ont été coupées, justifie un adjoint. Alors on fait avec les moyens du bord. »
Mais les moyens du bord, ça ne marche pas. Pas contre une espèce invasive qui se reproduit à une vitesse folle. « Le moustique-tigre, c’est comme le cancer : on peut ralentir la progression, mais on ne le guérit pas », compare un chercheur de l’IRD. Sauf que, contrairement à une maladie, ici, la responsabilité est partagée. Et personne ne veut en assumer la totalité.
La solution ? Un plan Marshall… ou rien
À L’Isle-d’Abeau, les solutions miracles n’existent pas. Ni les pièges, ni les stations, ni les affiches ne suffiront. « Il faudrait un plan coordonné : traitement massif des zones humides, sensibilisation obligatoire dans les écoles, et peut-être même des drones pour repérer les foyers », propose un expert. « Mais ça coûterait cher. Très cher. »
Alors la mairie continue de jouer la carte du « on fait ce qu’on peut ». Les pièges restent en place, les affiches pourrissent sous la pluie, et les moustiques, eux, prospèrent. « L’été prochain, ce sera pire », prédit un ancien du service hygiène. « Et après, on viendra nous dire qu’on n’a pas été prévenus. »
Ce qui se joue vraiment : la crédibilité de la mairie
Le vrai enjeu, ce n’est pas seulement le moustique-tigre. C’est la confiance. « Quand on voit que les mesures annoncées ne servent à rien, les gens se disent : à quoi bon voter ? », résume un conseiller municipal. La lutte contre le moustique, c’est le miroir grossissant des dysfonctionnements locaux : manque de moyens, communication floue, et cette tendance à reporter les problèmes sur les autres.
Alors oui, la mairie installe des pièges. Oui, elle surveille. Mais sans budget, sans méthode globale, et surtout sans pression citoyenne, ça ne changera rien. « Le moustique-tigre, c’est le symptôme d’un système qui ne veut pas voir l’urgence », conclut un riverain, amer. « Et l’urgence, c’est maintenant. »
La dernière question, celle qu’on n’ose pas poser
Combien de piqûres faudra-t-il avant que la mairie passe à la vitesse supérieure ? Combien de cas de dengue ou de chikungunya avant que les choses bougent vraiment ? À L’Isle-d’Abeau, on attend encore.
Et le moustique, lui, il attend aussi. Il sait qu’on finira par céder.