Un stylo, une ordonnance, un trou dans la poche de la Sécu
En six mois, près de 10 500 boîtes de Mounjaro et Wegovy ont été remboursées par l’Assurance Maladie en Provence-Alpes-Côte d’Azur. C’est le chiffre officiel, sorti des bases de données de l’Assurance Maladie que Le Monde a pu consulter. Assez pour soigner 2 500 patients sur un an, si on suit la posologie recommandée. Assez aussi pour que les laboratoires Eli Lilly, fabricant des deux molécules, fêtent discrètement une manne inattendue.
Mais ce qui saute aux yeux, c’est l’absence de contrôle. Pas de liste d’attente, pas de critères stricts, pas même une vraie évaluation des risques à long terme. Juste une ordonnance, un stylo injectable, et hop : la Sécu paie. Pour 2 000 euros par patient et par an, parfois plus. Les caisses sont-elles en train de financer une mode ? Ou pire : une nouvelle forme de clientélisme médical ?
Les médecins prescrivent, la Sécu paie, et personne ne pose de questions
À Marseille, le Dr Laurent Vasseur, endocrinologue, assume : « On a un flou total sur les critères de prescription. Certains collègues prescrivent à des patients qui pèsent 10 kg de trop, d’autres à des gens à 30 kg. » Il ajoute, sans rire : « Le seul critre officiel, c’est un IMC à 30. Mais tout le monde sait que c’est une ligne de sable. »
Pourtant, les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) sont claires : ces traitements sont réservés aux cas graves, avec un suivi rigoureux. Dans les faits ? « Beaucoup de médecins les prescrivent comme des antidiabétiques, sans même vérifier si le patient a vraiment besoin d’une injection hebdomadaire », glisse une source proche du dossier à l’Assurance Maladie. À Nice, un cardiologue admet : « Certains patients viennent me voir parce que leur médecin traitant leur a dit : ‘Prends ça, ça marche.’ Sans expliquer les effets secondaires. »
Et les effets secondaires, justement ? Perte de poids oui, mais aussi nausées, risques de pancréatite, et surtout, un manque de données sur les effets après deux ans. « On joue à la roulette russe avec des molécules dont on ne connaît pas les effets à long terme », lance un pharmacien marseillais sous couvert de l’anonymat.
Eli Lilly, le roi discret d’un marché en feu
Derrière ce déferlement, un acteur : Eli Lilly. Le laboratoire américain, qui a mis au point ces deux molécules (tirés de l’originalité… d’un anticancéreux détourné), a su jouer finement. D’abord, en faisant pression pour un remboursement accéléré. Ensuite, en inondant les médecins de formations « gratuites », financées, bien sûr, par Lilly. « On nous invite à des séminaires où on nous dit : ‘Voilà, c’est le nouveau standard.’ Sans jamais parler des alternatives », raconte un médecin algérien.
Le résultat ? En France, Lilly a déjà écoulé plus de 50 000 boîtes en un an. En Paca, le chiffre est en hausse de 40 % par rapport à 2023. « C’est un marché de dupes », estime un économiste de la santé. « Les labos savent que la Sécu paiera, et les médecins savent que les patients vont venir. Personne ne vérifie si c’est utile. »
Le piège des critères flous
Le vrai problème ? Les critères de prescription restent flous. « Un patient à 110 kg avec un IMC à 32 peut se voir prescrire Wegovy sans que personne ne bronche », explique un médecin de Toulon. « Pourtant, avec une alimentation équilibrée et un peu de sport, il pourrait perdre 15 kg sans risque. »
Et puis, il y a le côté pratique : une injection par semaine, c’est plus simple qu’un régime. « Les patients adorent : ils perdent du poids sans effort, et la Sécu paie », résume un infirmier. « Moi, je leur dis : ‘Si vous voulez vraiment maigrir, mangez moins et bougez. Mais bon… »
Pourtant, les signalements d’effets indésirables explosent. « On voit des cas de diabète induit par ces traitements, des problèmes de thyroïde, et des patients qui arrêtent parce que ça leur donne des migraines atroces », alerte un médecin de Montpellier. « Mais personne ne fait le lien. »
La Sécu, otage d’un système qui ne veut pas voir
L’Assurance Maladie, elle, minimise. « Les prescriptions sont encadrées », assure-t-on à la CPAM de Nice. « Nous surveillons les dérives. » Sauf que les « dérives », justement, sont difficiles à repérer. Pas de base de données centralisée, pas de suivi systématique des patients après la première injection. « On est dans le flou artistique », résume un cadre de l’Assurance Maladie.
Et puis, il y a l’argument massue : « Si on serre la vis, les patients vont se tourner vers le marché noir. » Traduction : mieux vaut laisser filer l’argent public que de risquer des scandales. Surtout quand les labos promettent des miracles.
Et après ? Quand la bulle éclatera
Pour l’instant, tout le monde y gagne. Les labos, les médecins qui prescrivent, les patients qui maigrissent (au moins sur le court terme). La Sécu, elle, paie. Mais à quel prix ?
« Un jour, ça va péter », prédit un ancien cadre de la HAS. « Soit parce qu’on découvrira des effets secondaires graves, soit parce que les caisses ne pourront plus suivre. Mais pour l’instant, personne ne veut tirer la sonnette d’alarme. »
Parce que le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer. Ni les médecins, ni les labos, ni même l’Assurance Maladie. Juste une course effrénée à l’ordonnance, où tout le monde fait semblant de croire que ça va durer.
Et si ça ne durait pas ?