L’Égypte passe en B3, mais personne ne saute de joie aux bourses du monde entier
C’est un détail qui aurait pu passer inaperçu si Moody’s n’avait pas décidé de le souligner : l’Égypte sort enfin de la catégorie « pourries ». Vendredi dernier, l’agence a remonté sa note de dette à long terme de Caa1 à B3, avec une perspective positive. Traduction : « On vous surveille, mais on croit que ça pourrait aller mieux. Enfin, peut-être. »
Sauf que sur les marchés, la réaction a été… tiède. Les obligations égyptiennes ont à peine frémi. Pourquoi ce manque d’enthousiasme ? Parce que derrière ce petit cran de notation, il y a une réalité plus complexe : l’Égypte joue toujours avec le feu, et les investisseurs savent très bien que les agences de notation ne sont pas des prophètes.
Ce que le B3 ne dit pas sur l’Égypte
Moody’s justifie sa décision par trois arguments :
- La dette extérieure a été restructurée en 2022 (merci les créanciers qui ont avalé des pertes, notamment les détenteurs de Eurobonds spoliés de 30 % de leur mise).
- Les réserves de change se sont stabilisées (enfin, un peu : elles sont passées de 30 à 45 milliards de dollars en deux ans, soit à peine plus que la dette à rembourser d’ici 2026).
- Le gouvernement égyptien a assaini ses finances publiques (en traducteur : « On a augmenté les taxes sur l’essence et le pain, et ça a marché… enfin, pour les comptes de l’État »).
Problème : ces mêmes réserves de change dépendent à 40 % des envois des travailleurs égyptiens à l’étranger (les fameuses remittances), qui pourraient s’effondrer si l’économie locale continue de pourrir. Et personne ne parle des 100 milliards de dollars de dette intérieure que le pays doit renégocier d’ici 2025. Moody’s a beau sourire, les chiffres du FMI sont moins rassurants : le déficit budgétaire reste à 6,5 % du PIB, et l’inflation tourne autour de 30 %.**
Le piège des perspectives « positives »
La perspective positive, c’est le gros mot qui fait croire que tout va bien. En théorie, ça signifie que Moody’s anticipe une amélioration dans les 12 à 18 mois. En pratique, ça signifie souvent : « On vous donne un peu de crédit, mais si ça foire, ce sera de votre faute. »
Prenez le cas de l’Argentine, notée B3 elle aussi avec perspective positive en 2020. Résultat ? En 2023, après une nouvelle crise, Moody’s a rebaissé sa note à Caa1, soit exactement là où l’Égypte était avant son petit coup de pouce. La leçon ? Les perspectives positives sont souvent des leurres pour les pays en difficulté.
Et puis, il y a l’effet psychologique : quand une agence remonte une note, les investisseurs se disent : « Bon, peut-être que c’est le moment d’acheter. » Sauf que si tout le monde y va, les prix montent, et les rendements s’effondrent. C’est exactement ce qui s’est passé avec les obligations égyptiennes après l’annonce : elles ont à peine réagi. Personne ne veut être celui qui achète au plus haut.
Ce que les marchés ne veulent pas voir : le vrai risque égyptien
Les agences de notation ont une tendance agaçante : elles regardent les chiffres, pas les hommes. Or, en Égypte, le vrai problème, ce n’est pas seulement l’inflation ou la dette. C’est le président Abdel Fattah al-Sissi.
Depuis 2013, il a centralisé le pouvoir comme un dictateur en herbe, étouffé les médias indépendants, et nationalisé des pans entiers de l’économie (banques, télécoms, énergie) sous prétexte de « stabilité ». Résultat ? Les investisseurs étrangers se méfient comme de la peste.
Prenez l’exemple de Siemens, qui a dû plier bagage après que le gouvernement égyptien ait gelé des contrats pour des raisons politiques. Ou celui des fonds souverains du Golfe, qui ont injecté des milliards… avant de se faire virer des projets clés par des décrets présidentiels. Quand un pays joue avec les règles du jeu, les marchés finissent par boycotter.
Et puis, il y a la question du canal de Suez. Stratégique à l’extrême, il rapporte des milliards… mais aussi des tensions géopolitiques permanentes. Si un conflit éclate avec Israël ou l’Ethiopie (à cause du barrage de la Renaissance), les réserves de change égyptiennes s’envoleront en fumée. Personne ne parle de ce scénario, mais tout le monde le craint.
L’Égypte peut-elle vraiment s’en sortir ?
Oui, mais à une condition : arrêter de mentir aux marchés.
- Arrêter de gonfler les chiffres de la croissance (le FMI estime que le PIB égyptien a été surévalué de 2 à 3 points depuis 2020).
- Cesser de nationaliser des entreprises sous prétexte de « souveraineté » (les investisseurs fuient quand ils voient ça).
- Lâcher prise sur le contrôle des changes (le marché noir du dollar est toujours aussi florissant, signe que personne ne fait confiance à la livre égyptienne).
Pourtant, rien ne dit que le gouvernement le fera. Sissi a trop à perdre à ouvrir le jeu : moins de contrôle, moins de pouvoir, moins de corruption facile. Les agences de notation peuvent bien remonter les notes, les marchés, eux, ne croiront que quand les actes suivront.
La vraie question : et après ?
Moody’s a fait son job. Les marchés ont haussé les épaules. Mais la vraie question, c’est : jusqu’où l’Égypte peut-elle encore jouer avec les agences de notation avant que tout ne s’effondre ?
Parce qu’une chose est sûre : les pays qui mentent trop finissent toujours par se faire démasquer. Et quand ça arrive, ce n’est jamais joli.