Pause IA s’installe dans le débat, mais personne ne les écoute vraiment. Samedi après-midi, une trentaine de personnes se sont postées devant les bureaux de l’Institut de valorisation des données (IVADO) à Montréal, avec des pancartes qui ne laissent pas de place au doute : « L’IA tue, et vous fermez les yeux ». Pas de slogans flous, pas de discours lénifiants. Juste une question crue, lancée comme un défi : « Vous attendez quoi pour agir ? » Le regroupement Pause IA, né il y a moins d’un an, ne fait pas dans la demi-mesure. Leur cible ? Les laboratoires, les startups, et surtout les gouvernements qui signent des chèques en blanc pour l’intelligence artificielle sans se demander quoi, comment, et surtout pour qui elle est construite. À Montréal, ville souvent présentée comme un hub technologique en pleine croissance, leur message tombe dans un silence gêné. Les passants accélèrent le pas. Les médias locaux relaient l’information en deux paragraphes, avant de passer à autre chose. Pourtant, leur combat n’est pas une lubie d’écologistes ou de technophobes. C’est une alerte. Et elle sonne faux dans un décor où l’IA est célébrée comme la prochaine révolution économique, sans que personne ne se demande qui paiera les dégâts quand ça dérape.
L’IA à Montréal : un laboratoire à ciel ouvert, sans filet de sécurité IVADO, ce centre de recherche financé à hauteur de 100 millions par le gouvernement du Québec, forme des centaines d’étudiants et de chercheurs à développer des modèles d’IA. Problème : aucun cadre éthique contraignant, aucune limite claire sur les usages. « On nous dit de faire de l’IA responsable, mais qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? », lance Marie-Claude, une des porte-parole de Pause IA, les yeux rivés sur un écran où défilent des captures d’articles sur les biais des algorithmes de recrutement. « À IVADO, on forme des gens à coder des outils qui trions des CV, qui diagnostiquent des maladies, qui décident qui a droit à des subventions. Personne ne vérifie si ces outils sont justes, ou même si quelqu’un sera là pour en assumer les erreurs. »
Leur colère n’est pas théorique. En 2022, une étude de l’Université McGill révélait que 42 % des systèmes d’IA déployés dans le secteur public québécois présentaient des biais discriminatoires, souvent liés à des données historiques biaisées (par exemple, des algorithmes de justice prédictive qui reproduisent les inégalités raciales). « On nous parle d’innovation, mais on ignore les coûts humains », ajoute un militant, un ancien ingénieur en IA qui a claqué la porte de son poste après avoir vu son algorithme de tri de dossiers médicaux rejeter systématiquement les patients des quartiers pauvres. « Personne ne m’a demandé mon avis. Personne ne m’a dit : ‘Et si ça merdait ?’ »
Les géants de la tech ricanent, les régulateurs ferment les yeux Pause IA n’est pas seul dans ce combat. Mais là où d’autres groupes agissent en coulisses, eux, ils tapent sur la table. Leur cible ? Les partenariats juteux entre les laboratoires montréalais et des entreprises comme Google, Microsoft ou Nvidia, qui investissent des millions dans la recherche locale sans exiger de contreparties éthiques. « Ces companies, elles savent très bien ce qu’elles font », crache un militant en désignant un panneau où est écrit « IA = colonialisme numérique ». « Elles externalisent la recherche ici, parce que c’est moins cher, puis elles revendent les outils ailleurs sans se soucier des conséquences. À Montréal, on est juste des cobayes. »
Le gouvernement québécois, lui, balbutie. En 2023, il a créé une « Stratégie québécoise sur l’intelligence artificielle », avec pour objectif de faire de la province un leader mondial. Sauf que cette stratégie ne contient aucune mesure contraignante sur les risques sociétaux. « On nous promet un cadre éthique, mais en réalité, c’est du vent », résume Marie-Claude. « Pendant ce temps, l’Ontario et le Canada fédéral signent des accords avec des entreprises qui contournent toutes les règles. »
Pourquoi Montréal devient le front d’un conflit qui va éclater partout Ce qui se joue à Montréal n’est pas qu’une histoire locale. La ville est un microcosme des tensions qui montent partout où l’IA est déployée à grande échelle. D’un côté, les promesses : des diagnostics médicaux plus précis, des transports optimisés, des usines plus efficaces. De l’autre, les ombres : des millions de personnes exclues des systèmes parce que les algorithmes ne les « comprennent » pas, des emplois détruits sans filet de sécurité, des États qui délèguent leur pouvoir de décision à des boîtes noires opaques.
« Le pire, c’est que personne ne réalise encore à quel point c’est grave », lance un militant en désignant un flyer accroché à un lampadaire : « L’IA ne va pas juste remplacer des jobs. Elle va redéfinir qui a le droit d’exister dans la société. » À Montréal, les premiers signes sont là : des algorithmes de crédit qui refusent des prêts aux familles immigrantes, des systèmes de surveillance prédictive qui ciblent les quartiers défavorisés, des chatbots médicaux qui orientent mal les patients parce qu’ils n’ont pas été formés sur des cas « atypiques ».
Le vrai problème ? Personne ne veut entendre parler de décélération. Les activistes de Pause IA ne demandent pas l’arrêt de l’IA. Ils veulent simplement qu’on ralentisse assez pour en discuter. Qu’on pose des limites avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Qu’on arrête de célébrer les labos comme des temples de la science pure, alors qu’ils sont souvent des usines à profits, avec des externalités sociales monstrueuses.
Sauf que dans une économie où la croissance est devenue une religion, parler de décélération, c’est parler de hérésie. « On nous traite de cassos, de rétrogrades », soupire un militant. « Mais regardez ce qui se passe en Europe : l’IA Act, les lois sur la transparence. Même la Chine commence à freiner certains projets. Ici, on fait comme si tout allait bien. »
La question qui tue, et que personne ne pose Si vous passez devant l’IVADO un jour de semaine, vous verrez des chercheurs souriants, des écrans géants affichant des graphiques futuristes, des discours sur l’innovation. Mais si vous tendez l’oreille, vous entendrez peut-être les murmures des militants de Pause IA, postés un peu plus loin, avec leurs pancartes froissées par le vent. Leur message est simple, et il résonne comme un avertissement : « Vous jouez avec le feu. Et un jour, il va vous brûler. »
Le problème, c’est qu’à Montréal comme ailleurs, personne ne veut croire que le feu est déjà là.