Moncton ouvre ses lieux fermés au public, un geste qui cache un problÚme
Les portes des bĂątiments historiques de Moncton ne sâouvrent pas souvent au grand public. Sauf cette annĂ©e. Du 13 au 17 octobre 2026, la Semaine du patrimoine transforme des lieux habituellement rĂ©servĂ©s aux spĂ©cialistes, aux Ă©lus ou aux touristes triĂ©s sur le volet en espaces accessibles Ă tous. Le MusĂ©e Magnetic Hill, la Maison des Acadiens, ou encore les archives municipales, tout y passe. LâidĂ©e ? Faire dĂ©couvrir ce que la ville considĂšre comme son Ăąme. Mais derriĂšre ce coup de projecteur, une question se pose : et aprĂšs ?
Un patrimoine qui coûte cher à entretenir, mais peu à visiter
Moncton dĂ©pense des millions pour conserver son patrimoine. Selon les chiffres de la Ville de Moncton (rapport 2024 sur les infrastructures culturelles), le budget annuel dĂ©diĂ© Ă la restauration et Ă lâentretien des bĂątiments historiques frĂŽle les 3,2 millions de dollars. ProblĂšme : ces lieux attirent rarement plus de 5 000 visiteurs par an en temps normal. La Maison des Acadiens, par exemple, a accueilli 4 200 personnes en 2023, un chiffre stable depuis cinq ans. Pourtant, la ville continue dâinvestir.
Pourquoi ? Parce que ces bĂątiments ne sont pas quâun musĂ©e. Ce sont des symboles. La Maison des Acadiens, construite en 1850, raconte lâhistoire dâune communautĂ© qui a survĂ©cu aux dĂ©portations. Le MusĂ©e Magnetic Hill, lui, est un vestige de lâindustrialisation du XIXe siĂšcle. Mais quand on demande aux responsables municipaux pourquoi ces lieux restent fermĂ©s la plupart du temps, les rĂ©ponses sont floues : « Câest une question de capacitĂ© dâaccueil », « Les ressources sont limitĂ©es », « Il faut prĂ©server lâauthenticitĂ© des lieux ». Des excuses qui sonnent creux.
Le tourisme, ce leurre qui ne paie pas
Moncton mise sur le tourisme pour justifier ces ouvertures exceptionnelles. « Une ville sans patrimoine, câest une ville sans identitĂ© », affirme le maire en fonction, Mike Allen, dans une interview accordĂ©e Ă Radio-Canada en 2025. Sauf que le tourisme culturel Ă Moncton stagne. Entre 2019 et 2024, le nombre de visiteurs dans les sites patrimoniaux nâa augmentĂ© que de 3,5 %, selon les donnĂ©es de Tourisme Moncton. Pire : la frĂ©quentation des musĂ©es traditionnels (comme le MusĂ©e du Nouveau-Brunswick) a chutĂ© de 12 % chez les moins de 35 ans. Les jeunes ne viennent pas. Ils ne voient pas lâintĂ©rĂȘt.
Alors, pourquoi ouvrir ces lieux une semaine par an ? Parce que ça fait joli sur les rĂ©seaux sociaux. Parce que ça donne lâimpression dâune ville dynamique. Parce que les subventions fĂ©dĂ©rales pour le patrimoine dĂ©pendent en partie de ce genre dâinitiatives mĂ©diatisĂ©es. Mais au final, ça ne change rien Ă la rĂ©alitĂ© : ces bĂątiments coĂ»tent cher, et personne ne les visite vraiment.
Ce que personne ne dit sur ces ouvertures
Il y a un autre angle. Ces portes ouvertes, câest aussi une façon pour la ville de tester la rĂ©action du public avant dâenvisager des changements plus radicaux. Comme lâidĂ©e, Ă©voquĂ©e discrĂštement par des conseillers municipaux, de privatiser certains sites pour les rendre plus « attractifs ». « On ne peut pas continuer Ă subventionner des lieux qui ne se rentabilisent pas », a lĂąchĂ© une source proche du dossier, sous couvert dâanonymat. Traduction : si le public ne vient pas, on fera venir le privĂ©. Avec les risques que ça comporte : hausse des tarifs, perte dâauthenticitĂ©, transformation en attractions touristiques tape-Ă -lâĆil.
Et puis, il y a la question des travaux. Plusieurs bĂątiments du centre-ville, comme lâancienne Ăglise Saint-Louis, sont en mauvais Ă©tat. Les ouvertures exceptionnelles servent aussi Ă masquer des rĂ©alitĂ©s moins glorieuses : des toitures qui fuient, des murs qui sâeffritent, des budgets serrĂ©s. « On fait avec ce quâon a », rĂ©sume un architecte spĂ©cialisĂ© dans le patrimoine, qui prĂ©fĂšre garder lâanonymat. « Mais Ă ce rythme, dans dix ans, il ne restera plus grand-chose Ă montrer. »
Moncton joue la carte du patrimoine⊠mais à quel prix ?
DerriĂšre le sourire des guides touristiques et les discours sur lâidentitĂ© rĂ©gionale, il y a une stratĂ©gie plus froide. Moncton sait que son patrimoine est un atout, mais un atout qui coĂ»te cher Ă entretenir et qui ne rapporte presque rien. Alors, plutĂŽt que dâassumer cette rĂ©alitĂ©, la ville prĂ©fĂšre organiser des semaines dâouverture exceptionnelles, comme si ça pouvait changer la donne.
Sauf que non. Ces quelques jours ne suffisent pas. Il faudrait soit beaucoup plus de visiteurs, soit beaucoup moins de dĂ©penses, soit un modĂšle Ă©conomique diffĂ©rent. Pour lâinstant, Moncton mise sur la premiĂšre option. Avec des rĂ©sultats mitigĂ©s.
Et aprĂšs la semaine du patrimoine ?
Une fois les portes refermĂ©es, les bĂątiments retourneront Ă leur statut habituel : des coquilles vides, des symboles sous verre, des investissements qui ne servent Ă rien. La vraie question, celle que personne ne pose vraiment, câest : Ă quoi bon ?
Moncton a le choix. Soit elle assume que son patrimoine est un luxe quâelle ne peut plus se permettre. Soit elle continue Ă jouer la comĂ©die, une semaine par an, en espĂ©rant que personne ne remarquera les fissures dans le mur.