En octobre 2022, Mo Zohourian a reçu un mail. Subject : Your employment with [Nom de l’entreprise] has been terminated. Pas de préavis, pas de négociation, juste un mail sec. Il avait 38 ans, une carrière dans les finances à Toronto, et soudain, plus rien. Les entretiens qui suivent ? 47 refus en dix mois. 47. À chaque fois la même réponse : ‘On a déjà quelqu’un.’ Ou pire : ‘Votre profil ne correspond pas à nos besoins.’ Traduction : vous êtes trop vieux, trop cher, trop… invisible.
Pourtant, Mo Zohourian n’était pas un inconnu. Il avait travaillé dans des banques, géré des portefeuilles, survécu à des crises. Mais en 2023, le marché canadien des finances a viré à la purge. Les licencements pleuvaient, les restructurations aussi. Lui, il a atterri dans le groupe des inutiles. Ceux qu’on range dans un dossier ‘à recontacter plus tard’ et qu’on oublie.
Le jour où l’IA a sauvé un homme sans le vouloir
C’est en mars 2023 qu’il a tout changé. Pas par un coup de chance, mais parce que quelqu’un a merdé. Mo Zohourian traînait sur LinkedIn, comme tout le monde quand on est au chômage, quand il tombe sur une offre bizarre : ‘Évaluateur d’IA pour des modèles de langage.’ Le salaire ? 150 000 dollars par an. À distance. Pas de diplôme requis, pas d’expérience spécifique. Juste… évaluer des réponses générées par des algorithmes.
Il postule. On lui répond en 48 heures : ‘Vous êtes embauché.’ Pas d’entretien, pas de test. Rien. Juste un contrat signé en ligne. Le piège ? L’offre venait d’une startup américaine basée à San Francisco, Scale AI. Personne ne lui a dit que c’était un bug dans leur processus de recrutement. Un trou dans leur système qui leur faisait engager n’importe qui, du moment que la personne parlait anglais et avait un peu de bon sens.
Mo Zohourian a commencé à travailler pour eux en avril. Son job ? Lire des prompts, analyser les réponses d’un IA, et noter si elles étaient ‘acceptables’ ou ‘inacceptables’. Pas besoin d’être un expert. Juste… humain.
Pourquoi personne ne parle de ces métiers fantômes
Scale AI, c’est une entreprise qui cartonne. En 2023, ils ont levé 2,7 milliards de dollars. Leur business ? Former des IA en leur faisant manger des données annotées par des humains. Sauf que ces humains, souvent, ne savent même pas qu’ils travaillent pour l’IA. Ils croient évaluer des étudiants, des chercheurs, ou des spécialistes. En réalité, ils alimentent les modèles qui vont finir dans ChatGPT, Bard, ou les outils des grandes entreprises.
Mo Zohourian, lui, a vite compris. ‘Je réalisais que je payais mon loyer en aidant une machine à devenir plus intelligente que moi.’ Sauf que personne ne lui avait expliqué ça avant. Personne ne lui avait dit que son travail était invisible. Que son salaire était le fruit d’un système qui mise sur l’exploitation de la précarité.
Le marché du travail a changé. Vous n’êtes pas prêts.
Voilà le vrai problème : ces métiers fantômes se multiplient. Pas besoin d’être un génie pour évaluer des textes. Juste… disponible. Et aujourd’hui, avec l’IA, des millions de gens comme Mo Zohourian peuvent gagner des salaires décents sans diplôme, sans réseau, sans rien. Sauf un : la capacité à survivre dans un système qui vous a déjà oublié.
Le hic ? Ces emplois ne sont pas stables. Scale AI peut virer 10 000 évaluateurs demain si leur algorithme change. Ils n’ont pas besoin de vous. Ils ont besoin de votre travail, pas de vous.
Mo Zohourian, lui, a sauté sur l’occasion. Aujourd’hui, il touche 150 000 dollars par an. Assez pour rembourser ses dettes, acheter une maison, et même épargner. Mais il sait une chose : ce n’est pas un métier. C’est une faille.
Et les failles, tôt ou tard, se referment.
L’IA a créé des millions d’emplois invisibles. Personne ne les régule.
En 2023, une étude de McKinsey estimait que l’IA pourrait automatiser jusqu’à 30 % des tâches dans les métiers de bureau d’ici 2030. Sauf que personne ne parle de l’inverse : l’IA crée aussi des emplois précaires, mal payés, et sans protection. Des jobs où on vous paie pour nourrir les machines, sans vous dire que c’est ce que vous faites vraiment.
Mo Zohourian n’est pas un cas isolé. Sur des plateformes comme Appen ou Amazon Mechanical Turk, des milliers de travailleurs annotent des données pour l’IA. Souvent, ils gagnent entre 3 et 10 dollars de l’heure. Parfois, ils ne savent même pas qu’ils travaillent pour une IA. Ils croient évaluer des humains.
Le pire ? Ces emplois ne sont pas couverts par les lois du travail classiques. Pas de convention collective, pas de protection contre les licenciements abusifs, pas de droit à la formation. Juste un contrat, un écran, et l’espoir de peut-être garder son job le mois prochain.
Ce que les régulateurs ignorent (parce que ça les arrange)
En Europe, la Commission européenne a sorti un AI Act en 2021 pour réguler l’intelligence artificielle. Sauf que personne ne parle des évaluateurs. Personne ne parle des annotateurs. Personne ne parle de ces millions de travailleurs qui, sans le savoir, entraînent les IA qui vont les remplacer.
Pourquoi ? Parce que ces métiers sont trop petits, trop dispersés, trop faciles à ignorer. Les régulateurs préfèrent se concentrer sur les grands modèles, les ChatGPT, les MidJourney, plutôt que sur les petits jobs qui les rendent possibles.
Mo Zohourian, lui, a eu de la chance. Il a trouvé une faille. Mais combien d’autres, moins chanceux, se retrouvent coincés dans ces emplois sans avenir ? Combien d’entre vous, en ce moment, annotent des données pour une IA sans le savoir ?
L’avenir du travail, c’est ça : des salaires de 150 000 dollars pour des jobs qui n’existent pas.
Voilà la réalité : l’IA ne va pas détruire tous les emplois. Elle va en créer des nouveaux. Sauf que ces nouveaux emplois, souvent, seront précaires, invisibles, et sans protection.
Mo Zohourian a eu de la chance. Il a trouvé un trou dans le système. Mais le système, tôt ou tard, se refermera. Et ceux qui resteront coincés dedans ?
Personne ne veut en parler.
Ce que vous devez retenir
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Ces emplois existent. Vous pouvez gagner de l’argent en évaluant des IA, même sans expérience. Mais c’est un job temporaire, pas une carrière.
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Personne ne vous protège. Pas de syndicat, pas de loi, pas de filet. Juste un contrat et l’espoir que l’algorithme ait besoin de vous.
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L’IA crée des métiers invisibles. Et les régulateurs ferment les yeux, parce que ça les arrange.
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Si vous tombez dans ce système, vous n’êtes pas seul. Mais vous serez remplaçable. Très vite.
Mo Zohourian a eu de la chance. Beaucoup d’autres n’auront pas cette chance-là.
Et personne ne vous le dira.