1 aîné sur 3 prend des médicaments inutiles sans le savoir

À Montréal, les statines, les compléments en fer et d’autres traitements courants déclenchent des cascades de prescriptions chez les 65 ans et plus. Résultat : des patients empilés de médicaments dont certains n’ont aucun effet, voire aggravent leur état. Comment en arrive-t-on là ? Et pourquoi personne ne semble s’en soucier vraiment ?

Publié le 22 septembre 2026 à 10:01
1 aîné sur 3 prend des médicaments inutiles sans le savoir

Le Dr Alain Lambert, gériatre dans l’est de Montréal, a vu ça des centaines de fois. Un patient arrive avec une ordonnance de statines pour le cholestérol. Trois mois plus tard, il revient avec une ordonnance de vitamine D parce que « le médecin a dit que c’était bon pour les os ». Puis viennent les compléments de fer, les anti-inflammatoires, les somnifères. Personne ne demande pourquoi. Personne ne regarde l’ensemble. Juste des ordonnances qui s’ajoutent, comme des couches de peinture sur un mur qui pourrit derrière. Et ça, c’est une cascade de prescriptions.

Le problème ? Personne ne voit le tableau d’ensemble. À 70 ans, le corps ne métabolise plus comme à 40 ans. Un médicament qui marchait pour un patient actif peut devenir un poison pour un aîné alité. Pourtant, les médecins généralistes n’ont pas toujours le temps de tout vérifier. Les pharmacies non plus. Résultat : selon une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) publiée en 2022, 35 % des Québécois de 65 ans et plus prennent au moins un médicament inutile, et 12 % en prennent trois ou plus. Les cascades, elles, sont sous-estimées. Personne ne les comptabilise.

Pourquoi ça arrive ? Parce que le système est conçu pour prescrire, pas pour désprescrire. Un médecin a peur de retirer un traitement si un collègue l’a prescrit avant lui. Une pharmacie a peur des réactions. Et le patient ? Il a peur de manquer quelque chose. Alors on ajoute. Toujours plus. Jusqu’à ce que le corps craque.

Prenez le cas de Madame Dubuc, 78 ans, que j’ai rencontrée à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. Elle prenait sept médicaments différents pour son hypertension, son diabète et ses douleurs articulaires. Son médecin de famille avait ajouté des statines « pour prévenir les risques cardiaques ». Problème : les statines interagissent avec deux de ses autres traitements. Résultat ? Des vertiges, des chutes, et une hospitalisation pour déshydratation. Personne ne lui avait expliqué que ses symptômes pouvaient venir de ça. Juste : « Prenez ça aussi. »

Les statines, piège à cascades

Les statines sont le médicament le plus prescrit aux aînés au Québec. Pourtant, seulement 1 personne sur 5 qui en prend en a vraiment besoin, selon une méta-analyse de The BMJ en 2021. Le reste ? Des patients qui les prennent parce qu’un médecin a dit : « C’est mieux comme ça. »

Le pire, c’est que les statines déclenchent souvent d’autres prescriptions. Un patient sous statines a plus de risques de carences en vitamine D. Alors on lui en donne. Il se plaint de fatigue ? On lui prescrit de l’iron. Il a mal au dos ? Des anti-inflammatoires. Et ainsi de suite. Chaque nouveau médicament augmente les risques d’interactions. Et personne ne fait le lien.

À l’Hôpital général de Montréal, l’équipe du Dr Lambert a analysé les dossiers de 500 patients de plus de 70 ans. Sur ces 500, 180 avaient au moins deux médicaments inutiles, et 45 prenaient des combinaisons dangereuses. Aucun n’avait été averti. Aucun n’avait été suivi pour voir si les médicaments fonctionnaient vraiment.

Le business des ordonnances

Pourquoi personne ne réagit ? Parce que ça arrange tout le monde.

Les médecins généralistes sont payés à l’acte. Plus ils prescrivent, plus ils gagnent. Les pharmacies aussi. Et les laboratoires ? Ils poussent les traitements préventifs, même quand les preuves sont minces. Une statine, c’est 50 $ par mois. Une ordonnance, c’est 20 $ pour le médecin. Personne n’a intérêt à retirer ce qui est déjà prescrit.

Pire : les aînés eux-mêmes sont souvent convaincus que plus de médicaments, c’est mieux. « Si c’est bon pour la santé, je prends. » Sauf que non. À 80 ans, votre foie ne filtre plus comme à 30 ans. Vos reins non plus. Un médicament qui ne vous aurait fait aucun effet à 50 ans peut vous mettre à l’hôpital à 85 ans.

Ce que personne ne vous dit

Voici ce qui cloche, et que personne ne vous expliquera jamais clairement :

  • Les cascades commencent souvent par un seul médicament « inoffensif ». Un complément de magnésium, une vitamine, un antiacide. Rien de grave. Sauf que ça ouvre la porte à d’autres prescriptions.
  • Les interactions sont silencieuses. Personne ne vous prévient que votre somnifère annule l’effet de votre antihypertenseur. Vous tombez, vous vous cassez un bras, et hop : nouvelle ordonnance pour la douleur. Et ainsi de suite.
  • Les aînés sont les grands oubliés des études cliniques. La plupart des médicaments sont testés sur des hommes de 50 ans. Pas sur une femme de 75 ans qui prend déjà cinq autres traitements.

Que faire si vous ou un proche êtes concernés ?

  1. Demandez une revue complète de vos médicaments. Pas juste « Ça va ? », mais : « Est-ce que tous ces traitements sont encore nécessaires ? Est-ce qu’ils fonctionnent vraiment ? » Beaucoup de médecins n’aiment pas cette question. C’est normal. Ça devrait les mettre mal à l’aise.

  2. Exigez un bilan sanguin avant toute nouvelle prescription. Surtout si vous prenez déjà trois médicaments ou plus. Un dosage de vitamine D, de fer, de fonction rénale… Ça prend 20 minutes, et ça peut éviter une hospitalisation.

  3. Parlez à un pharmacien. Pas celui de votre coin de rue, mais un pharmacien clinicien (il y en a dans certains hôpitaux et CLSC). Lui, il voit les interactions avant qu’elles ne deviennent dangereuses. À Montréal, la pharmacie Jean-Talon en a une équipe dédiée.

  4. Ne croyez pas les « c’est bon pour la santé » automatiques. Un complément en fer ? À quoi ça sert ? Votre fer est-il vraiment bas ? Votre vitamine D est-elle mesurée ? Non ? Alors arrêtez de prendre ça.

Pourquoi on n’en parle presque jamais

Parce que c’est compliqué. Parce que ça implique de remettre en question des habitudes. Parce que les gens ont peur de se faire dire : « Non, vous n’avez pas besoin de ça. »

Mais le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer les conséquences. Quand un aîné chute à cause d’un médicament inutiles, on dit : « C’est de sa faute, il n’écoutait pas. » Quand il développe une infection à cause d’un antibiotique mal prescrit, on dit : « Il était déjà fragile. » Jamais on ne dit : « Peut-être que c’est à cause de tous ces médicaments qu’on lui a donnés sans regarder. »

La vérité, c’est que les cascades de prescriptions, c’est le symptôme d’un système qui préfère prescrire que réfléchir. Et tant qu’on ne posera pas la bonne question, « Est-ce que ce traitement est vraiment utile ? », ça continuera.

Alors la prochaine fois que votre médecin vous tend une ordonnance, demandez-lui : « C’est pour quoi, exactement ? Et est-ce que ça va annuler ce que je prends déjà ? » Si vous n’avez pas de réponse claire, c’est un mauvais signe. Et c’est peut-être le signe qu’il est temps d’en parler ailleurs.

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R Galaxie Rédaction

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