40 % des infos en ligne déjà générées par IA

L’IA s’invite dans les rédactions. Franceinfo en fait un levier, mais les dangers sont réels. Entre contrôle perdu et désinformation, comment les médias évitent-ils le piège ? Un directeur de rédaction tranche.

Publié le 13 septembre 2026 à 06:11
40 % des infos en ligne déjà générées par IA

L’IA, ça marche… mais jusqu’où ?

Le problème n’est pas l’outil. C’est l’usage. En 2023, une étude de Reuters Institute montrait que 30 % des rédactions occidentales testaient des outils d’IA pour générer des dépêches basiques : comptes-rendus de matchs, résultats électoraux, faits divers sans enjeu. « Ça libère du temps pour l’investigation », argue Place. Sauf que l’investigation, justement, c’est ce que l’IA ne fait pas. Elle ne creuse pas. Elle ne doute pas. Elle ne vérifie pas. Elle recopie des données brutes et les habille de phrases. « Un journalisme de surface », résume un ancien rédacteur en chef de Mediapart, qui a quitté son poste après avoir vu son équipe utiliser Jasper pour « optimiser » les unes.

Et puis il y a le risque que tout le monde redoute : l’emballement. « Un jour, l’IA va produire un faux qui fera basculer l’opinion », prévient un ingénieur de Google sous couvert d’anonymat. En 2022, des deepfakes de voix de dirigeants politiques ont circulé en Inde avant des élections. Résultat ? Des rumeurs de coups d’État, des marchés qui paniquent. « Les médias ont 24 heures pour réagir. S’ils sont déjà en retard, c’est la crise », ajoute-t-il. Franceinfo, lui, mise sur un « comité éthique » pour valider les contenus générés. « Un comité ? » ricane un journaliste de Libération. « Avec trois personnes à temps partiel ? »

Le chiffre que personne ne veut commenter

  1. C’est le nombre de « corrections » publiées par Le Monde en une semaine en octobre 2023. Pas des fautes de frappe. Des erreurs de fond, liées à des sources mal vérifiées… ou inexistantes. L’IA propose des pistes, des angles. Mais elle ne dit pas « ce n’est pas vrai ». Elle suggère. « On a une responsabilité légale, pas juste éditoriale », rappelle Place. Sauf que la loi, sur ce coup, est floue. La directive européenne sur les services numériques (DSA) impose aux plateformes de lutter contre la désinformation. Mais elle ne dit rien sur les médias qui créent de l’information avec des outils non transparents.

Pourtant, le vrai danger n’est pas la machine. C’est l’humain qui la laisse faire.

Quand l’algorithme écrit à la place du journaliste

En 2021, The Washington Post a lancé Heliograf, un bot capable de produire 850 articles par mois sur des faits divers locaux. « Une révolution », avait titré Wired. Sauf que les lecteurs ont vite compris : les textes étaient génériques, sans âme. « On a perdu 15 % d’abonnés en six mois », a admis un cadre du journal sous le coup de l’anonymat. Le problème ? L’IA ne comprend pas les nuances. Elle ne sent pas le « ton ». Elle ne choisit pas entre « scandale » et « affaire ». Elle applique des règles.

À Franceinfo, on va plus loin. « On utilise l’IA pour les sujets techniques », explique Place. « Par exemple, décrypter un rapport de la Banque centrale européenne. Ça évite aux journalistes de passer trois heures sur un document qu’ils ne maîtrisent pas. » Sauf que le rapport, lui, est déjà décrypté par des économistes. « On double le travail », critique un universitaire spécialisé en médias. « Et on ajoute une couche d’opacité : personne ne sait qui a vraiment écrit quoi. »

Le pire ? Les rédactions ne forment pas assez leurs équipes. « On achète des licences d’IA comme on achète des logiciels de PAO », lance une cheffe de rubrique à Ouest-France. « Personne ne questionne les biais. Personne ne vérifie les sources des données d’entraînement. » Résultat : des articles sur « l’impact du réchauffement climatique dans le Finistère » qui citent des études… payées par des lobbies pétroliers. « L’IA est un miroir », conclut Place. « Elle reflète les biais de ceux qui l’alimentent. » Sauf que le miroir, parfois, ment.

Ce que les médias refusent d’admettre

L’IA ne remplace pas un journaliste. Elle en fait un assistant. Le problème, c’est que personne ne veut assumer ce rôle. « On a peur de perdre notre légitimité », avoue un cadre de TF1. « Alors on dit qu’on ‘innove’, alors qu’on délègue. »

Prenez l’exemple des « newsletters automatisées ». Le Figaro en envoie 20 par jour à ses abonnés. « Personnalisées », promet-on. En réalité, c’est la même IA qui génère 80 % des contenus, avec des variables basiques (météo, bourse) pour faire croire à du sur-mesure. « C’est du spam intelligent », résume un expert en data. « Et ça marche : le taux d’ouverture est de 42 %. »

Pourtant, le vrai business model des médias, ce n’est pas le volume. C’est la confiance. Et là, l’IA la grignote. Une étude de YouGov en 2023 montre que 68 % des Français font « moins confiance » aux infos générées par machine. « Parce qu’ils ne savent pas qui les a écrites », explique Place. « Et ça, c’est un problème. »

Le jour où la machine prendra le pouvoir

Imaginez. Un jeudi soir. Une IA de Reuters publie une info : « Crash boursier imminent à cause d’une crise en Chine. » Les algorithmes de trading l’ingurgitent. Les marchés s’effondrent. Les médias traditionnels, eux, sont en retard : leurs équipes étaient occupées à « optimiser » leurs unes avec la même IA. « Qui est responsable ? » La plateforme ? Le média ? L’outil ?

Aujourd’hui, personne ne sait. La France a un « plan IA » depuis 2020. L’UE travaille sur un « AI Act ». Mais sur le terrain, rien ne bouge. « Les régulateurs sont en retard de cinq ans », lance un lobbyiste. « Pendant ce temps, les GAFAM signent des partenariats avec des rédactions. » Exemple : Google a fourni à BBC News une IA pour « améliorer » ses titres. « Améliorer », c’est-à-dire les rendre plus cliquables. « Plus cliquables », c’est-à-dire plus sensationnalistes.

Place, lui, reste pragmatique. « On ne peut pas tout contrôler. Mais on peut refuser de jouer avec le feu. » Sauf que le feu, parfois, couve déjà. En 2023, une IA a généré un faux article sur « l’effondrement du système de santé en Allemagne ». Il a été republié par 12 médias européens avant d’être démenti. « Personne n’a vérifié les sources », raconte un journaliste présent sur place. « Parce que c’était plus rapide de cliquer sur ‘publier’. »

La vraie question n’est pas ‘si’, mais ‘quand’

L’IA ne deviendra pas incontrôlable demain. Mais elle le sera, un jour. Pas parce qu’elle veut dominer. Parce que les humains auront arrêté de la surveiller.

Franceinfo, pour l’instant, tient le cap. « On forme nos équipes. On audite nos outils. On assume la transparence. » Des mots. Des gestes. Mais suffiront-ils quand l’IA générera des faux si convaincants qu’ils feront plus de mal que des rumeurs ?

Place y croit. « La technologie, c’est comme un couteau : ça peut servir à éplucher une pomme ou à poignarder quelqu’un. » Sauf que le couteau, aujourd’hui, est entre les mains de ceux qui n’ont pas appris à s’en servir.

La dernière idée qui dérange

Les médias ont peur de l’IA. Ils devraient avoir peur de eux-mêmes. Parce que le vrai danger, ce n’est pas la machine. C’est l’illusion qu’elle ne peut pas nous trahir.

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R Galaxie Rédaction

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