Pourquoi les malades du VIH à Mayotte disparaissent-ils des centres de soins ?

À Mayotte, la menace des expulsions pousse les séropositifs à fuir les hôpitaux. Résultat : des traitements abandonnés, des résistances aux médicaments qui montent, et un système de santé à bout. Pourtant, les solutions existent. Alors pourquoi personne ne les applique ?

Publié le 8 octobre 2026 à 18:43
Pourquoi les malades du VIH à Mayotte disparaissent-ils des centres de soins ?

Le docteur Amina Djaïmi, infectiologue au CHU de Mayotte, a vu le chiffre cette année : 12% de baisse des consultations VIH depuis janvier. Pas une chute anodine. Une hémorrague. Et elle sait pourquoi. Dans son bureau, entre deux dossiers, elle montre une carte des expulsions locatives sur l’île. Les zones rouges coïncident avec les déserts médicaux. Coïncidence ? Non. Cause et conséquence. Les malades du VIH ont peur. Peur des huissiers. Peur des nuits à la rue. Peur que leur dossier médical, déjà stigmatisé, ne les condamne à vie. Alors ils se taisent. Ils sautent des prises de sang. Ils arrêtent leurs trithérapies. Et le virus, lui, ne s’en porte que mieux : les souches résistantes aux antirétroviraux ont bondi de 18% en deux ans (source : rapport ARS Mayotte 2023, non publié mais consulté par l’équipe soignante). Personne ne le dit ouvertement, mais tout le monde le sait : l’État expulse, et le VIH gagne.

L’État qui chasse et le virus qui profite

Mayotte, c’est l’île où l’on meurt le plus de Sida en France. Où les séropositifs sont trois fois plus nombreux que la moyenne nationale (1,2% de prévalence contre 0,4%, INSEE 2022). Et pourtant, c’est aussi le département où le logement social est le plus rare. 30 000 demandes en attente pour un parc de 2 000 logements, selon la préfecture. Les expulsions ? Une routine. En 2022, 450 familles ont été jetées à la rue pour impayés de loyer (chiffres PRADO, observatoire local). Parmi elles, des malades du VIH. Des gens qui savent que si leur adresse change, leur suivi médical part en miettes. Les centres de dépistage ? Ils demandent une pièce d’identité avec adresse. Les pharmacies ? Même problème. Un dossier médical sans adresse, c’est un dossier qui disparaît.

Le docteur Djaïmi a un exemple sous la main : Fatima, 34 ans, mère de deux enfants. Diagnostiquée en 2020, elle suivait son traitement à l’hôpital de Mamoudzou. En 2023, son propriétaire a porté plainte pour loyers impayés. Expulsée en urgence, elle a déménagé chez sa sœur à Koungou, à 40 km. Plus de transport. Plus de rendez-vous. Plus de médicaments. Résultat : sa charge virale a explosé. Aujourd’hui, elle est en résistance à deux molécules. « Elle vient encore nous voir, dit le docteur. Mais elle a peur. Peur qu’on lui demande ses papiers. Peur qu’on lui dise qu’elle n’a plus droit aux soins. »

Pourtant, les solutions existent. La loi SRU (Solidarité et Renouvellement Urbains) oblige les communes à réserver 20% de leur parc immobilier au logement social. À Mayotte, seulement 5% sont effectivement attribués. Le gouvernement a lancé en 2021 un plan « Un toit pour tous », avec 50 millions d’euros pour construire 1 500 logements. À ce jour, 300 sont livrés. Le reste ? En retard. En attente. Ou simplement jamais commencé.

Les associations qui se battent, seules

C’est là que les associations entrent en jeu. AIDES Mayotte, Solidarité Sida, et quelques petites structures locales tentent de combler le vide. Comment ? En hébergeant les malades les plus précaires. En payant leurs loyers. En leur trouvant des avocats pour bloquer les expulsions. Leur budget ? Une blague. AIDES Mayotte fonctionne avec deux salariés et un budget annuel de 80 000 euros, contre 12 millions alloués à l’ARS pour la santé publique sur l’île. « On fait ce qu’on peut, mais on est à la ramasse, explique Souleymane Ousseni, chargé de mission à AIDES. Un malade sur trois qu’on suit est en situation d’errance administrative. Et on n’a pas les moyens de tous les sauver. »

Leur arme ? Les recours abusifs. Bloquer une expulsion prend du temps. Du temps que le virus n’a pas. En 2022, AIDES a obtenu 15 suspensions d’expulsions pour des patients VIH. 15 victoires. 150 défaites. Parce que les tribunaux, souvent, ne comprennent pas. Ou ne veulent pas comprendre. « Les juges nous disent : ‘Mais madame, vous savez bien que ce n’est pas une urgence médicale.’ Mais si, justement, c’en est une, rétorque le docteur Djaïmi. Un malade du VIH sans traitement, c’est une bombe à retardement. »

Le silence complice des politiques

Alors pourquoi personne ne crie au scandale ? Parce que Mayotte, c’est un département sensible. Parce que parler des expulsions, c’est parler de l’échec de la politique migratoire. Parce que parler du VIH, c’est parler de la précarité, et ça, ça dérange. Les rapports officiels mentionnent la baisse des consultations, mais jamais le mot expulsion n’est cité. Le dernier plan santé VIH de l’ARS Mayotte (2023) évoque « des difficultés d’accès aux soins », sans préciser lesquelles. Effacement. Oubli. Complicité passive.

Pourtant, les preuves sont là. Une étude de l’Institut Pasteur publiée en 2022 montrait que les patients en situation de précarité logement avaient 4 fois plus de risques de développer une résistance aux antirétroviraux. À Mayotte, les chiffres sont pires. Pourquoi ? Parce que la précarité, ici, ce n’est pas un détail. C’est le système.

Ce qu’il faudrait faire, mais qu’on ne fera pas

Alors que faire ? Trois choses, au minimum.

  1. Arrêter les expulsions pour les malades chroniques. Une simple circulaire du préfet suffirait. À Paris, les expulsions locatives sont suspendues pour les patients en dialyse ou sous chimiothérapie. À Mayotte, rien. Pourquoi ? Parce que personne ne veut assumer.

  2. Lier l’accès aux soins à une adresse stable. Aujourd’hui, un malade du VIH peut être soigné dans n’importe quel hôpital de France. Sauf si son dossier est incomplet. Sauf s’il n’a pas de domicile. Une adresse fictive, un point de contact fixe, un numéro de téléphone vérifié. Des solutions existent. Elles coûtent presque rien. On ne les applique pas.

  3. Financer enfin les associations. 80 000 euros pour AIDES, c’est une blague. À Paris, une antenne locale d’AIDES a un budget 10 fois supérieur. Pourquoi Mayotte serait-elle différente ? Parce que c’est Mayotte. Parce que les malades sont noirs. Parce qu’ils viennent d’ailleurs. Parce que ça ne regarde personne.

Le virus attend son heure

Le docteur Djaïmi a un dernier argument. Un argument froid. « Vous savez ce qui arrive quand un malade du VIH arrête son traitement ? Il devient contagieux. Très contagieux. Et à Mayotte, les réseaux de transmission sont déjà saturés. Un rebond épidémique, ce n’est pas une hypothèse. C’est une question de temps. »

Elle regarde par la fenêtre. Dehors, un enfant court sans chaussures. Plus loin, une femme crie devant un immeuble. Une expulsion en cours.

Personne ne l’entend. Personne ne veut entendre.

Le VIH, lui, écoute. Et il se tait.

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R Galaxie Rédaction

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