Le Maroc vend-il son industrie aux Européens ou à ses voisins ?

À Vienne, le Maroc mise sur son savoir-faire industriel pour séduire l’Afrique lors de l’Africa Day. Mais derrière les discours, une question persiste : cette stratégie vise-t-elle vraiment le continent ou les marchés européens ? Analyse d’un positionnement qui divise.

Publié le 21 octobre 2026 à 20:04
Le Maroc vend-il son industrie aux Européens ou à ses voisins ?

Le Maroc joue les premiers rĂ´les, mais pour qui ?

Le Maroc a choisi son camp. Enfin, ses deux camps. D’un côté, l’Afrique, qu’il courtise depuis des années avec des discours sur la coopération et le développement. De l’autre, l’Europe, son vrai client, son vrai partenaire commercial. À Vienne, lors de la 9ᵉ édition de l’Africa Day, organisé par l’Autriche, le Royaume a mis en avant son industrie pharmaceutique, ses textiles, ses composants électroniques. Un catalogue qui rappelle étrangement celui qu’il propose aux Européens depuis des décennies. La différence ? Cette fois, le discours est différent : « Africa Means Business », comme le martèle l’organisation. Le message est clair : l’Afrique n’est plus un continent de demandeurs, mais un marché à conquérir. Sauf que les chiffres disent autre chose.

En 2022, selon la Banque mondiale, les exportations marocaines vers l’Afrique ne représentaient que 7,3 % de son commerce extérieur. Le reste ? L’Europe à 60 %, la Turquie et les États-Unis derrière. Pharma 5, cette entreprise phare citée à Vienne, exporte-elle plus vers l’Afrique ou vers l’Europe ? Personne ne le dit. Mia Lahlou-Filali a parlé de « partenariats gagnant-gagnant » avec le continent, mais sans préciser si ces partenariats passent par des prêts, des aides ou des contrats classiques. Or, l’Afrique n’a pas les moyens de payer en cash. Les dettes, elles, existent. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana… tous ont des créances envers le Maroc. Pas toujours déclarées, pas toujours remboursables.

Le vrai client du Maroc, c’est l’Europe.

Et puis il y a l’Europe. Celle qui achète les voitures Renault assemblées à Tanger, les avions Airbus dont les pièces viennent de Casablanca, les médicaments génériques qui sortent des usines marocaines pour être revendus en France ou en Allemagne. L’Europe, qui a besoin de ces usines pour éviter la délocalisation totale vers l’Asie. L’Europe, qui ferme les yeux sur les conditions de travail dans certaines zones franches marocaines. L’Europe, qui signe des accords de libre-échange avec Rabat sans trop se soucier de ce qui se passe après.

À Vienne, personne n’a posé la question. Personne n’a demandé : « Et si l’Afrique n’est qu’un écran de fumée pour l’Europe ? » Personne n’a relevé que le Maroc, en misant sur son industrie, joue sur deux tableaux. D’un côté, il se présente comme un partenaire fiable pour l’Afrique. De l’autre, il continue de dépendre à 60 % de l’Europe. Une dépendance qu’il ne semble pas près d’abandonner.

L’industrie marocaine, un miroir aux alibis ?

Pharma 5, c’est le symbole. Une PME qui exporte, qui innove, qui parle d’Afrique. Sauf que Pharma 5, comme beaucoup d’autres entreprises marocaines, dépend des subventions européennes. Des fonds qui arrivent via des programmes comme Team Europe ou des accords bilatéraux. En 2021, l’Union européenne a injecté plus de 300 millions d’euros dans des projets industriels marocains, selon la Commission européenne. De quoi moderniser des usines, former des ouvriers, exporter vers… l’Afrique, bien sûr. Mais aussi vers l’Europe.

Le problème ? Cette industrie marocaine est souvent un sous-traitant, pas un leader.

Prenez le textile. Le Maroc exporte des vêtements vers l’Europe sous des labels « Made in Morocco », mais les marques européennes dictent les prix, les délais, les conditions. Résultat : les usines marocaines tournent à flux tendu, avec des salaires qui restent parmi les plus bas de la Méditerranée. En 2023, le salaire moyen dans le textile au Maroc était de 180 euros par mois, selon l’Organisation internationale du Travail (OIT). Assez pour vivre ? À peine. Assez pour être compétitif ? Oui, mais au prix d’une précarité généralisée.

Et puis il y a les médicaments. Le Maroc est devenu un géant des génériques, grâce à des usines comme celles de Pharma 5. Sauf que ces génériques sont souvent moins chers que ceux produits en Europe… mais pas toujours accessibles en Afrique. Pourquoi ? Parce que les prix restent trop élevés pour les systèmes de santé locaux. L’Afrique achète, mais elle paie cher.

L’Afrique, un marché ou un terrain de jeu ?

À Vienne, les discours étaient lisses. « L’Afrique est un partenaire, pas un donateur. » « Le Maroc est une porte d’entrée pour les investisseurs. » « L’industrie marocaine est un modèle à suivre. » Bref, du vent. Mais sur le terrain, la réalité est moins reluisante.

Prenez le cas des énergies renouvelables. Le Maroc mise sur son solaire et son éolien pour exporter vers l’Afrique. Sauf que les projets phares, comme la centrale de Noor Ouarzazate, sont financés à 40 % par l’Europe. Et que les contrats d’exportation vers l’Afrique restent marginaux. Pourquoi ? Parce que l’Afrique n’a pas les moyens de payer.

Même son de cloche pour l’agroalimentaire. Le Maroc exporte des fruits et légumes vers l’Europe, mais en Afrique subsaharienne, les prix sont trop élevés pour les populations locales. Résultat : les exportations marocaines vers l’Afrique restent marginales. En 2022, elles ne représentaient que 3 % des exportations totales du secteur, selon la FAO.

Alors, le Maroc vend-il vraiment son industrie à l’Afrique ? Ou se contente-t-il de faire semblant ?

Ce que personne ne dit Ă  Vienne

Voilà le vrai sujet. À Vienne, on parle d’Africa Means Business. On parle de partenariats, d’investissements, de croissance. Mais on ne parle pas des dettes. On ne parle pas des dépendances. On ne parle pas du fait que le Maroc, en misant sur son industrie, joue sur les deux tableaux : il se présente comme un partenaire pour l’Afrique, mais il reste un sous-traitant pour l’Europe.

Et puis il y a cette question qui tue : pourquoi l’Afrique aurait-elle besoin du Maroc ?

Le continent regorge de ressources, de main-d’œuvre, de marchés. Le Maroc, lui, a surtout besoin de stabilité politique, de main-d’œuvre bon marché et de débouchés. L’Afrique, dans cette équation, est souvent le dindon de la farce.

À Vienne, on a évité le sujet. On a parlé business, partenariats, croissance. Mais personne n’a osé dire que le Maroc, en misant sur son industrie, joue avant tout pour l’Europe.

Et c’est ça, le vrai problème. Pas les discours, pas les chiffres, mais cette réalité : l’Afrique n’est qu’un accessoire dans la stratégie marocaine.

L’industrie marocaine, un leurre pour l’Afrique ?

Le Maroc a besoin de l’Afrique. Pas comme client, pas comme partenaire, mais comme vitrine. Une vitrine pour montrer qu’il est plus qu’un simple pays en développement, qu’il a une industrie, des usines, des emplois. Une vitrine pour attirer les investisseurs, les fonds européens, les accords commerciaux.

Sauf que cette vitrine cache une dépendance. Une dépendance à l’Europe, une dépendance aux subventions, une dépendance à un modèle économique qui ne profite pas vraiment à l’Afrique. Les usines marocaines tournent pour l’Europe. Les discours tournent pour l’Afrique.

Et à Vienne, personne n’a bronché.

Parce que c’est comme ça que ça marche.

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R Galaxie Rédaction

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