Le Maroc chasse les milliards planqués à l’étranger

L’Office des Changes et les impôts traquent des comptes marocains disséminés dans 84 pays. Parmi les cibles : des entreprises et des influenceurs. Pourquoi cette traque est un signe de guerre ouverte ? Et pourquoi ça pourrait mal tourner.

Publié le 13 octobre 2026 à 10:06
Le Maroc chasse les milliards planqués à l’étranger

Un mail anonyme, un compte en Suisse, 17 millions de dirhams bloqués

Pas besoin d’être expert-comptable pour comprendre que quelque chose ne tourne pas rond. Début 2024, un Marocain expatrié en France reçoit un mail de son ancienne banque marocaine. « Vos avoirs à l’étranger font l’objet d’un contrôle fiscal approfondi. Présentez vos justificatifs sous 30 jours, sinon gel des fonds. » Signé : Direction générale des impôts + Office des Changes. Le montant ? 17 millions de dirhams, éparpillés entre un compte en Suisse, un autre aux Émirats, et des placements opaques au Luxembourg. Pas de fraude avérée. Juste une pression.

Ce mail, des centaines de Marocains en ont reçu un similaire ces derniers mois. Sauf que cette fois, l’ampleur est différente. Selon Al Arabiya, qui cite des sources proches des services fiscaux, l’opération vise des comptes détenus dans 84 pays. Pas des petits montants. Des vrais avoirs : immobilier à Dubai, sociétés écrans aux Îles Vierges, portefeuilles boursiers à Singapour, et même des cryptomonnaies stockées dans des wallets anonymes. Parmi les cibles : dix-sept entreprises, dont certaines cotées en bourse, et une poignée d’influenceurs, ces nouveaux rois du side hustle qui monnayent leur visibilité sur Instagram et TikTok.

Pourquoi le Maroc en a marre des fuites de capitaux

Le Maroc perd plus de 10 milliards de dirhams par an en fuites de capitaux illicites, selon la dernière étude de Global Financial Integrity (2023). Dix milliards. Soit l’équivalent du budget annuel de la santé publique. Soit 3 % du PIB qui s’évapore dans des paradis fiscaux ou des comptes offshore. Officiellement, le gouvernement parle de lutte contre l’évasion fiscale. Officieusement ? C’est une question de survie économique.

Avec une dette publique qui frôle les 90 % du PIB et une croissance qui stagne, Rabat n’a plus les moyens de jouer les aveugles. D’autant que les pressions internationales se multiplient. La France, l’Allemagne, et même les États-Unis poussent les pays du Sud à renforcer le contrôle des flux financiers pour éviter que l’argent sale ne se lave via des circuits détournés. Le Maroc, coincé entre ces exigences et sa propre crise sociale, a décidé de frapper fort.

Les influenceurs, ces nouveaux parrains du blanchiment léger

Vous croyez que les comptes offshore, c’est l’affaire des milliardaires et des hommes d’affaires ? Détrompez-vous. Parmi les dossiers examinés, au moins trois influenceurs, dont un top 5 des réseaux sociaux marocains, auraient dissimulé des revenus publicitaires dans des sociétés écrans à Chypre. Leur crime ? Avoir facturé des marques marocaines via des intermédiaires étrangers, puis reversé l’argent sur des comptes personnels à l’étranger. Pas de la fraude fiscale à grande échelle. Juste assez pour frôler les limites légales et payer… presque rien en impôts.

Le problème ? Ces influenceurs ne sont pas des exceptions. Ils sont la nouvelle classe moyenne aisée du Maroc, celle qui a compris que les frontières numériques permettent de contourner les règles. Un statut Instagram à 50 000 abonnés ? Ça se monnaye 20 000 dirhams par post. Mais si vous facturez via une boîte aux Pays-Bas, personne ne vérifie. Sauf que maintenant, si.

L’Office des Changes joue les gendarmes, mais les marchés ferment les yeux

Voilà le paradoxe : le Maroc traque les capitaux qui fuient, mais les banques étrangères continuent de faciliter ces mouvements. Comment ? En proposant des golden visas (passeports contre investissements), en acceptant des virements sans justificatifs pour les non-résidents, ou en fermant les yeux sur les sociétés boîtes aux lettres qui servent de paravents.

Prenez le cas de Dubaï. La ville est devenue le paradis des Marocains fortunés : pas d’impôt sur le revenu, des résidences fiscales avantageuses, et une banque centrale qui ne pose pas de questions. Résultat ? Entre 2020 et 2023, les dépôts marocains dans les banques émiraties ont augmenté de 40 %, selon les chiffres de la Dubaï Financial Services Authority. Pourtant, quand Rabat demande des comptes, Abu Dhabi répond : « C’est une affaire de souveraineté marocaine. » Traduction : on ne coopère pas.

Le vrai danger ? La réaction des marchés

Le Maroc a un atout : sa stabilité relative dans une région en ébullition. Si les investisseurs étrangers sentent que le pays devient trop agressif dans sa chasse aux capitaux, ils pourraient commencer à douter. Déjà, certains fonds d’investissement étrangers ont gelé leurs projets ces derniers mois, craignant des retombées fiscales imprévisibles. Et si les Marocains à l’étranger, ces diaspora millionnaires qui financent encore une partie de l’économie locale, décident de ne plus rapatrier leur argent ?

Ce que personne ne dit : la vraie cible, ce sont les élites

Les influenceurs et les PME, c’est le spectacle. La vraie chasse, elle vise les grands groupes et les familles riches.

Prenez le cas de le groupe ONA (Office National des Chemins de Fer), souvent pointé du doigt pour ses liens avec des montages financiers opaques. Ou celui des famille Benmoussa (médias) et Benjelloun (banque), dont les empires sont estimés entre 5 et 10 milliards de dollars chacun. Personne ne sait exactement où est garé leur argent. Mais tout le monde sait qu’une partie est à l’étranger.

Le problème ? Ces élites ont des contacts partout. Des avocats à Genève, des banquiers à Zurich, des lobbies à Bruxelles. Quand le fisc marocain demande des renseignements, on lui répond souvent : « Pas de commentaire. » Ou pire : « Nous n’avons pas les moyens juridiques d’y répondre. »

La traque va durer. Et ça va saigner.

Les services fiscaux marocains ont un an pour boucler leurs enquêtes. Après ? Les saisies, les poursuites, et peut-être des révélations qui vont faire mal. Surtout si Rabat obtient gain de cause auprès des paradis fiscaux, ce qui, pour l’instant, relève du vœu pieux.

Ce qui se joue derrière ? Une guerre entre deux Maroc.

D’un côté, celui qui veut garder son argent à l’étranger pour le protéger, l’investir, ou simplement ne pas le déclarer. De l’autre, celui qui veut que l’argent reste dans le pays, même si ça signifie des contrôles intrusifs et des risques de représailles.

Le fisc marocain vient de déclarer la guerre. La question n’est pas de savoir qui va gagner. Mais à quel prix.

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R Galaxie Rédaction

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