Le rouge n’était pas sa couleur. Pas ce soir-là. Marion Cotillard avait choisi un tailleur noir, sobre, presque militaire. Pas de paillettes, pas de clin d’œil aux photographes. Juste une élégance qui disait : « Je ne suis pas là pour jouer à la star. » Pourtant, les flashs crépitaient. Saint-Sébastien, 74e édition, compétition officielle. Son film, « 7h40, ce matin-là », réalisé par Nicole Garcia, était dans la course. Une première depuis « La Môme » en 2007. Mais cette fois, rien de triomphal. Juste une femme qui marche, droite, vers le tapis, sans sourire forcé, sans geste calculé. Un caméo de résistance dans un festival où les actrices françaises se font rares en compétition.
Pourquoi Nicole Garcia a-t-elle mis 10 ans à percer ?
Le film sort en salles le 17 octobre. Onze ans après « Un bonheur n’arrive jamais seul », son précédent long-métrage en compétition à Cannes. Onze ans. Un record d’attente pour une réalisatrice française. Pas par manque de talent : Nicole Garcia a 70 ans, une filmographie impeccable, et une connaissance du cinéma français qui frise l’expertise. Mais les festivals, eux, ont leurs codes. Et ces codes, depuis des années, favorisent les jeunes réalisateurs, surtout s’ils sont hommes. « 7h40 » est un drame psychologique sur une mère qui sombre après la mort de sa fille. Sujet lourd, mise en scène précise. Le genre de film qui plaît aux jurys… si la réalisatrice s’appelle Kelly Reichardt ou Claire Denis.
Pourtant, les critiques ont été clémentes. « Un film abouti, sans temps mort » (Les Inrockuptibles). « Cotillard y est sublime, comme toujours » (Télérama). Mais la question reste : pourquoi ce film n’a-t-il pas été sélectionné à Cannes ? La réponse ? Un mélange de hasard et de système. « Saint-Sébastien est plus ouvert aux drames intimes », explique un programmateur sous couvert d’anonymat. « Cannes préfère les films politiques ou les surprises formelles. » Traduction : Nicole Garcia ne correspond pas au moule. Trop classique. Trop « française », ce qui, en 2024, est un défaut.
Marion Cotillard, entre deux chaises
Elle le sait. Cotillard a passé sa carrière à naviguer entre Hollywood et le cinéma d’auteur. « Inglourious Basterds », « La Môme », « Two Days, One Night »… Elle a tout gagné. Sauf l’équilibre. Aux États-Unis, on la voit comme une icône. En France, on la traite comme une exportation. « 7h40 » est son cinquième film avec Nicole Garcia. Une collaboration de longue date, presque une seconde famille. Mais ce film-là, c’est le sien. Pas celui d’une star qui passe, mais celui d’une actrice qui prend des risques. Le rôle ? Une mère brisée, pas une héroïne. Pas de glamour, pas de rédemption facile. Juste une femme qui se débat dans son chagrin.
Le problème ? Les festivals aiment les rôles qui brillent. Pas ceux qui saignent.
Le cinéma français a peur de ses stars
Prenez les chiffres : en 2023, seulement 3 femmes ont été en compétition à Cannes sur 21 films sélectionnés. Trois. Sur 21. Un ratio pire que celui de Venise ou de Berlin. La France se targue d’être le pays de la Nouvelle Vague, du féminisme cinématographique. Pourtant, quand il s’agit de donner leur chance aux réalisatrices, surtout celles qui ont déjà fait leurs preuves, le pays recule. « On nous dit que le public ne suit pas, que les films de femmes ne marchent pas à l’export », soupire une productrice. « C’est une excuse. La vraie raison ? On a peur de perdre de l’argent. »
« 7h40 » confirme cette tendance. Le film a été tourné avec un budget modeste (environ 3,5 millions d’euros, selon les sources du Figaro). Assez pour bien tourner, pas assez pour faire du bruit. Assez pour un film d’auteur, pas pour un blockbuster.
Pourtant, le public français adore les drames familiaux. « Les Choristes », « Un prophète », « La Vie d’Adèle »… Pourquoi pas celui-ci ? Peut-être parce que Nicole Garcia n’a pas le réseau des Cédric Klapisch ou des Jacques Audiard. Peut-être parce que Cotillard n’est plus la jeune première qui fait rêver, mais une actrice mûre, exigeante. Peut-être parce que la France a peur de ses propres talents quand ils ne rentrent pas dans les cases.
Saint-Sébastien, ou l’art de se faire oublier
Le festival basque est un bon compromis. Moins prestigieux que Cannes, mais plus ouvert que Deauville. Là, on ne vous juge pas sur votre âge ou votre genre. Juste sur la qualité du film. « 7h40 » a été salué par la critique locale. Pas d’Ours d’Or, mais des éloges. Assez pour que les distributeurs français se réveillent. Assez pour que Cotillard, une fois de plus, prouve qu’elle n’a pas besoin des tapages médiatiques pour exister.
Mais le vrai problème reste entier : pourquoi les festivals français résistent-ils à mettre en avant leurs propres stars ?
La réponse est simple. Parce que ça coûte cher. Parce que ça prend du temps. Parce que ça dérange.
Cotillard, elle, ne se pose pas la question. Elle marche. Elle joue. Et parfois, juste parfois, elle gagne.
Ce que Saint-Sébastien révèle, c’est moins le talent de Nicole Garcia que l’échec d’un système qui préfère les surprises aux certitudes.
Et Marion Cotillard, ce soir-là, le savait mieux que personne.