La marche qui ne paie pas ses baskets
869 euros. C’est le montant final de la Marche rose organisée par la bibliothèque municipale et l’association Gym-Yoga de Doix-lès-Fontaines. Soit 8,28 euros par participant, si on divise grossièrement. Moins qu’un café dans un bar sympa. Moins qu’un mois d’abonnement à une appli de méditation basique. Moins que le prix d’un sac de courses quand on fait les bons magasins.
Et pourtant, 105 personnes ont enfilé leurs baskets ce matin-là. Pas pour courir un marathon, ni même pour faire un footing. Non, pour marcher. Lentement. En rose. Avec une bonne conscience bien remplie. Parce que la Marche rose, c’est le symbole d’une cause qui touche tout le monde : le cancer du sein. Une maladie qui tue encore trop de femmes, et dont on parle trop souvent avec des mots doux et des images floues.
Le problème n’est pas l’argent, mais ce qu’il dit de nous
La somme récoltée n’est pas une catastrophe. Elle n’est pas non plus une réussite. C’est un chiffre. Un point de départ, ou un point final, selon comment on le regarde. Parce que 869 euros, ça peut servir à financer des dépistages, des actions de prévention, ou même à offrir un café décaféiné aux participantes épuisées par les séances de chimio du coin. Mais ça peut aussi servir à payer les frais de communication de l’association, les affiches, les goodies, les maillots roses à 15 euros pièce vendus aux participants pour faire joli.
Sauf que personne ne vous le dira. Personne ne vous expliquera où est passé cet argent. Parce que les comptes rendus des associations locales, c’est comme les notes de frais des politiques : on vous promet la transparence, mais en réalité, c’est du charabia administratif.
Et puis, 869 euros, c’est aussi ce que coûte une séance de kinésithérapie pour une patiente en rémission. Une séance qui pourrait sauver une femme du syndrome de la main lymphedémateuse, cette douleur sourde et tenace qui vous colle à la peau après une mastectomie. Alors oui, la marche a récolté de l’argent. Mais est-ce que cet argent va là où il faut ? Personne ne sait.
L’engagement citoyen a un prix, et ce n’est pas celui qu’on croit
Pourquoi 105 personnes ont-elles participé ? Parce que c’est facile. Parce que marcher, tout le monde sait faire. Parce que le cancer du sein, ça fait peur, et qu’on a envie de se sentir utile sans se prendre la tête. Parce que la bibliothèque municipale et Gym-Yoga ont mis en place un événement simple, sans prise de tête, sans pression.
Sauf que la simplicité a un coût. Un coût invisible, celui de l’engagement qui ne demande rien. Pas de don obligatoire, pas de collecte agressive, pas de discours culpabilisant. Juste une balade, un goûter, et hop, on a sauvé le monde. Sauf que non.
Les associations qui fonctionnent vraiment, celles qui changent les choses, celles qui font bouger les lignes, ce ne sont pas celles qui organisent des marches roses. Ce sont celles qui tapent sur les portes des politiques, qui montent des dossiers techniques, qui négocient avec les hôpitaux. Ce sont celles qui ne se contentent pas de 869 euros.
Doix-lès-Fontaines, un miroir de la France associative
La Marche rose de Doix-lès-Fontaines, c’est le reflet d’un problème plus large : les petites associations locales manquent cruellement de moyens. Pas parce qu’elles ne font pas d’efforts, mais parce que la machine administrative est trop lourde, les subventions trop aléatoires, et les dons des particuliers trop maigres.
Prenez les chiffres du ministère de la Santé : en 2022, seulement 1,2 % du budget de la recherche médicale était consacré aux cancers du sein. 1,2 %. Pas 12 %, pas 20 %, mais 1,2. Un pourcentage qui donne le vertige quand on sait que le cancer du sein reste le premier cancer chez les femmes en France, avec 54 000 nouveaux cas par an (source : Institut National du Cancer).
Alors oui, 869 euros, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Mais c’est aussi une goutte d’eau qui ne suffit pas à éteindre un incendie.
Et si on arrêtait de se voiler la face ?
La Marche rose, c’est bien. C’est même très bien. Mais ce n’est pas une solution. C’est un pansement sur une jambe de bois. Un pansement rose, joli, qui fait du bien à voir, mais qui ne guérit rien.
Le vrai problème, c’est que les gens veulent s’engager sans se salir les mains. Sans avoir à choisir entre leur portefeuille et leur conscience. Sans avoir à se demander si leur don de 10 euros va vraiment servir à quelque chose.
Et les associations, elles, continuent de jouer le jeu. Parce qu’elles savent que 105 participants, même à 8 euros l’un, c’est mieux que rien. Mieux que les 5 personnes qui viendront à la réunion du conseil d’administration le mois prochain.
Alors, que faire ?
Si vous voulez vraiment aider, ne vous contentez pas de marcher. Exigez. Exigez des comptes. Exigez des résultats. Exigez que les 869 euros de Doix-lès-Fontaines soient utilisés pour quelque chose de concret : un dépistage gratuit pour les femmes précaires du secteur, une subvention pour une recherche locale sur les thérapies ciblées, un partenariat avec l’hôpital le plus proche pour améliorer les soins.
Parce que la vraie solidarité, ce n’est pas de faire semblant. C’est de forcer les choses à bouger.
Et puis, la prochaine fois que vous aurez envie de participer à une marche rose, demandez-vous : est-ce que mes 10 euros vont changer quelque chose ? Ou est-ce que je vais juste me sentir bien en marchant ?
La réponse, vous la connaissez déjà.
Le vrai coût de l’engagement, c’est de ne pas se mentir à soi-même.