Un manifestant arrêté, mais la colère, elle, reste entière
C’était censé être une marche pacifique. Un rassemblement contre l’IA, en marge de la conférence All In qui attire à Montréal les gros joueurs du secteur. Sauf que mercredi soir, ça a dérapé. Violent, même. Un individu a été arrêté après avoir lancé des projectiles sur les forces de l’ordre. Pas des pierres. Des bouteilles en verre, selon les témoignages. Assez pour que la police intervienne en masse, avec boucliers et gaz lacrymogènes. Résultat : des blessé·es légers, des commerces tagués, et surtout, une image qui a fait le tour des réseaux : celle d’une ville qui ne maîtrise plus tout à fait sa manifestation.
Pourtant, rien ne prédestinait ça. Les organisateurs parlaient de « dialogue », pas de casse. Mais quand vous mettez dans la même rue des gens qui croient dur comme fer que l’IA va tout détruire et des autres qui y voient l’avenir, vous avez une poudre à canon. Surtout quand la conférence All In, qui se tient au Palais des congrès, affiche des intervenants comme Sam Altman, PDG d’OpenAI. Le mec qui a lancé ChatGPT. Celui que certains accusent d’avoir déclenché une course effrénée vers des outils toujours plus puissants, sans régulation. Coïncidence ? Non. Symbole ? Absolument.
Pourquoi cette manif a basculé, et ce que ça révèle
Ce n’est pas la première fois qu’on voit des émeutes autour de l’IA. À San Francisco, en 2023, des militants avaient bloqué une conférence de Google DeepMind. À Paris, des groupes écologistes avaient perturbé l’inauguration d’un labo d’IA. Mais là, c’est différent. Montréal, c’est le Québec. Une province où le débat sur l’IA est à la fois technophile et méfiant. D’un côté, vous avez des gouvernements qui misent gros sur le secteur, le Québec a attiré des milliards en investissements, avec des promesses de « leadership mondial ». De l’autre, une partie de la population qui regarde ces mêmes promesses avec un mélange de fascination et d’angoisse.
Et puis, il y a le contexte. La conférence All In, c’est l’événement phare de l’année pour l’IA au Canada. Les gens du milieu y viennent pour signer des contrats, lever des fonds, se vanter de leurs algorithmes. Pendant ce temps, dans la rue, des centaines de manifestants scandaient : « L’IA tue les emplois ! » ou « On ne veut pas devenir des cobayes ! ». Deux visions qui ne se parlent pas. Qui ne veulent pas se parler.
Le chiffre qui résume tout : 42 %
Selon une étude de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA (publiée en 2023), 42 % des Québécois·es de moins de 35 ans craignent que l’IA ne les rende obsolètes dans leur travail d’ici 2030. 42 %. Pas une minorité. Un tiers de la population active future. Et ce chiffre, les organisateurs de la manif le brandissaient comme un étendard. Pas pour faire peur. Pour dire : « On n’est plus dans l’abstrait. Ça nous concerne, tout de suite. »
Le problème, c’est que les gens de l’All In, eux, parlent d’ « opportunités ». De « révolution ». De « croissance ». Deux mots qui ne font pas rêver les mêmes personnes. D’un côté, les ingénieurs et les investisseurs qui voient dans l’IA le prochain eldorado. De l’autre, ceux qui voient déjà leurs emplois partir en fumée. Entre les deux ? Un fossé. Et mercredi soir, ce fossé a tremblé.
Ce que la police n’a pas vu venir
La Sûreté du Québec (SPVM) a arrêté un homme pour « trouble à l’ordre public ». Rien d’exceptionnel. Sauf que les images tournent encore. Un manifestant filmant la scène dit : « Les flics ont chargé sans prévenir. On était en train de chanter, et puis paf, gaz lacrymo. » Un autre témoigne : « Ils ont cassé des vitrines. Pas nous. Des mecs en noir, arrivés de nulle part. »
La police a nié toute implication dans les dégradations. « Nous sommes là pour maintenir l’ordre, pas pour déclencher des violences », a déclaré un porte-parole. Sauf que quand vous avez des manifestants qui crient « La police est complice de l’IA ! », vous savez que la défiance est là. Et que la prochaine fois, ça pourrait être pire.
Ce qui est sûr, c’est que la manif a servi de soupape. Une façon de dire : « On en a marre des discours lisses. Montrez-nous que vous nous écoutez. » Sauf que les organisateurs de l’All In, eux, étaient bien au chaud dans leur conférence. À parler entre eux. Comme si la rue n’existait pas.
Le vrai danger : quand la peur devient un mouvement
Ce qui s’est passé à Montréal, ce n’est pas qu’un coup de gueule. C’est le signe que la colère contre l’IA n’est plus l’affaire de quelques groupes marginaux. Elle est mainstream. Et elle est organisée.
Prenez le cas de « IA Watch Canada », un collectif qui a émergé il y a un an et qui compte désormais des sections dans cinq villes. Leur argument ? « L’IA se développe sans garde-fous, et les gouvernements ferment les yeux. » Ils ne veulent pas juste manifester. Ils veulent des lois. Des sanctions. Des comptes rendus publics sur les algorithmes utilisés par les entreprises.
Leur dernier coup d’éclat ? Avoir obtenu, via une demande d’accès à l’information, les données brutes utilisées par le gouvernement québécois pour son « plan IA ». Résultat : des centaines de pages de contrats opaques avec des firmes comme Element AI (une scale-up montréalaise rachetée par Microsoft en 2019 pour 1,6 milliard). Des contrats où les clauses de confidentialité empêchent même les députés d’accéder aux détails. « On n’est pas contre l’innovation, mais contre le secret », résume une militante sous couvert d’anonymat.
Ce que les organisateurs de l’All In refusent de voir
La conférence se termine aujourd’hui. Les discours ont été prononcés. Les contrats signés. Les photos pour les réseaux sociaux postées. Et dans la rue, la manif a laissé des traces.
Pourtant, si vous demandez aux intervenants de l’All In ce qu’ils pensent des émeutes, la réponse est toujours la même : « C’est regrettable, mais c’est le prix du progrès. » Traduction : « On ne va pas changer notre agenda pour des manifestants. »
Sauf que le progrès, justement, c’est peut-être bien ça : la capacité à écouter ceux qui crient avant qu’ils ne brûlent les voitures.
Parce que la prochaine fois, ce ne seront plus des bouteilles en verre qu’on lancera. Ce sera autre chose.
La dernière question qui dérange
Si vous aviez demandé à un·e Montréalais·e dans la rue hier soir ce qu’il·elle voulait vraiment, beaucoup vous auraient répondu : « Qu’on nous explique. Vraiment. Pas des discours, des faits. Pas des promesses, des preuves. »
Sauf que personne, à l’All In, n’a prévu de place pour ça. Parce que quand vous vendez du rêve, vous n’avez pas besoin d’écouter ceux qui font des cauchemars.
Et c’est ça, le vrai problème.
→ La suite ? Regardez du côté des prochaines élections municipales. Parce que quand les gens n’ont plus confiance dans les élites, ils votent avec leurs poings.