Un bus blanc garé place de la mairie à Fos-sur-Mer, avec une inscription discrète sur le flanc : Mammobile. À l’intérieur, des cabines fermées, un technicien en blouse, des affiches rappelant les chiffres du cancer du sein. Rien qui claque. Pourtant, c’est là que des centaines de femmes pourraient se faire dépister gratuitement, sans rendez-vous, en trois jours. Mais elles ne viennent pas toutes. Pas assez, en tout cas. À Berre-l’Étang, première étape de cette tournée, seulement 47 femmes se sont présentées sur les trois jours. 47. Sur combien ? Personne ne sait exactement combien de femmes éligibles habitent dans le coin, mais on peut parier que c’est bien plus que ça. Le chiffre est faible, et il ne surprend personne. C’est la règle, pas l’exception.
Le Mammobile, c’est l’outil qui ne comble pas le trou
La Région Sud a lancé ce dispositif il y a cinq ans pour répondre à un problème simple : les femmes des zones rurales et des villes déshéritées ont du mal à accéder aux mammographies. Pas de radiologue à moins de 50 km ? Un rendez-vous à Marseille qui tombe toujours un mercredi ? Un mari ou un fils qui refuse qu’on en parle ? Le Mammobile était censé régler ça. Sauf que ça ne règle rien.
À Fos-sur-Mer, les 15, 16 et 17 septembre, le bus sera là. Comme à Berre, comme à Martigues avant. Comme dans 20 autres communes de la région depuis 2019. Mais le problème, lui, ne bouge pas. D’après les dernières données de la Ligue contre le cancer, seulement 55 % des femmes de 50 à 74 ans en Provence-Alpes-Côte d’Azur se font dépister régulièrement. C’est mieux qu’en 2010 (48 %), mais c’est loin des 70 % recommandés par l’OMS. Et le Sud, avec ses déserts médicaux et ses territoires où la santé n’est pas une priorité, traîne toujours.
Pourquoi ? Parce que le Mammobile, c’est une solution technique, pas sociale. Un bus, ça ne change pas les mentalités. Ça ne désamorce pas les peurs. Ça ne force pas un mari à lâcher prise. Ça ne fait pas baisser la honte. À Saint-Chamas, prochaine étape, les associations locales savent de quoi elles parlent. « On a des femmes qui viennent une fois, puis plus jamais, parce qu’elles ont eu mal, ou parce qu’elles ont cru voir un nodule et qu’on leur a dit de revenir dans six mois », explique une bénévole de l’association Cancer Sein et Société. Le Mammobile, c’est du dépistage low-cost, pas du dépistage rassurant.
L’argent public gaspillé en campagnes inefficaces
La Région Sud a investi 1,2 million d’euros par an dans ce dispositif depuis 2019. 1,2 million d’euros pour quoi ? Pour que des femmes évitent de mourir ? Oui, mais aussi pour que les politiques puissent cocher une case « santé préventive » dans leurs rapports. Le problème, c’est que l’argent ne suffit pas.
Prenez le cas de la commune de Rognac, près d’Aix-en-Provence. En 2022, le Mammobile y a fait une tournée. Résultat : 8 femmes dépistées en trois jours. 8. Sur une population de 6 000 femmes éligibles. Soit 0,13 %. « On a affiché des flyers, on a fait des annonces dans les mairies, on a même contacté les médecins libéraux », raconte un cadre de l’ARS PACA sous couvert d’anonymat. « Mais au final, c’est toujours les mêmes qui viennent. Les femmes qui ont déjà l’habitude. Les autres, elles attendent qu’on vienne les chercher chez elles. »
Or, personne ne le fait. Pas les mairies, pas les médecins, pas les associations. Le Mammobile, c’est du porte-à-porte inversé : on attend que les gens viennent à vous. Sauf que dans le Sud, beaucoup n’ont ni les moyens ni l’envie de se déplacer. Et les campagnes de sensibilisation ? Elles tombent dans l’oreille d’un sourd. « On nous dit depuis 20 ans de se faire dépister, mais personne ne nous explique vraiment pourquoi », lance une habitante de Salon-de-Provence, venue une fois au Mammobile avant d’abandonner. « Moi, je croyais que c’était juste pour voir si j’avais des kystes. Pas pour choper un cancer. »
Le vrai obstacle : la culture du silence
À Saint-Chamas, le 18 septembre, le Mammobile sera là. Mais le vrai combat, lui, se joue ailleurs. Dans les foyers, où on ne parle pas du cancer du sein. Dans les cabinets de médecins, où on minimise les symptômes. Dans les esprits, où l’idée même d’une mammographie reste associée à la peur. « Ici, on a encore des femmes qui croient que le cancer du sein, c’est une maladie de vieilles », confie une infirmière libérale de la région. « Ou pire, qu’il n’y a rien à faire une fois qu’on l’a. »
Le Mammobile, c’est un leurre. Un leurre utile, mais un leurre. Parce qu’il donne l’impression que la Région agit, alors qu’elle ne fait que reculer pour mieux sauter. Le vrai problème, c’est l’absence de stratégie globale. Pas de porte-à-porte systématique. Pas de formation massive des médecins généralistes. Pas de campagne choc qui brise les tabous. Juste un bus qui tourne, et des chiffres qui stagnent.
D’ailleurs, pourquoi le Mammobile ne s’arrête-t-il pas dans les quartiers nord de Marseille ? Ou à Arles, où le taux de dépistage est l’un des plus bas de France ? « Parce que c’est compliqué », répond-on à l’ARS. Compliqué, ou parce que ça coince avec les réalités politiques ? À Fos-sur-Mer, les dockers savent que le cancer du sein, ça tue. Mais ils ne se pressent pas pour autant. Pourquoi ? Parce que la prévention, dans le Sud, c’est souvent l’affaire de ceux qui en ont les moyens. Les autres, ils attendent. Ils attendent qu’on leur tende la main. Sauf que la main, elle ne vient jamais assez vite.
Ce que la Région refuse de voir
En 2023, 12 000 nouveaux cas de cancer du sein ont été diagnostiqués en PACA. 12 000. Avec un taux de mortalité qui reste supérieur à la moyenne nationale. Pourquoi ? Parce que le dépistage tardif, ça tue. Parce que les femmes des zones rurales, ça se soigne moins bien. Parce que les déserts médicaux, ça existe encore. Et le Mammobile, dans tout ça ? Il est là, il fait son petit tour, il note ses chiffres, et il repart. Sans jamais vraiment changer la donne.
La Région Sud pourrait faire mieux. Beaucoup mieux. Au lieu de parier sur un bus qui ne suffit pas, elle pourrait lancer des campagnes choc. Elle pourrait obliger les médecins à parler du dépistage. Elle pourrait envoyer des équipes mobiles dans les quartiers où personne ne vient. Mais elle ne le fait pas. Parce que c’est moins simple. Parce que ça coûterait plus cher. Parce que ça remettrait en cause des habitudes ancrées.
À Fos-sur-Mer, les 15, 16 et 17 septembre, le Mammobile sera là. Mais le vrai combat, lui, ne fait que commencer.
Et il ne se gagnera pas avec un bus blanc et quelques affiches.