Pourquoi les gens attendent-ils trop longtemps ?
Ce n’est pas par négligence. C’est parce que les maladies cardiovasculaires, on les imagine mal. On pense au vieux monsieur qui s’effondre après un repas trop gras, ou à la fumeuse qui tousse depuis 30 ans. Mais l’infarctus frappe aussi les quadras, les sportifs, ceux qui mangent des salades et boivent du thé vert. Prenez le cas de Thomas, 42 ans, enseignant à Saint-Nazaire. Un matin de 2021, il a senti une douleur dans la poitrine en montant les escaliers. Il a pris un Doliprane. L’après-midi, la douleur est revenue, plus forte. Sa femme a appelé le 15. À l’hôpital, les médecins ont diagnostiqué un infarctus. Il avait perdu deux heures critiques. Deux heures où son cœur était en train de s’étouffer, sans qu’il le sache vraiment. Deux heures où un traitement urgent aurait pu limiter les dégâts.
Pourquoi ce décalage ? Parce qu’on nous a menti, en partie. Les campagnes de prévention insistent sur les facteurs de risque classiques : cholestérol, tabac, hypertension. Mais elles oublient de dire que 20 % des infarctus surviennent chez des gens sans antécédents. Pas de diabète, pas d’obésité, pas même un excès de stress avéré. Juste un cœur qui lâche, comme ça. Et les symptômes ? Ils ne ressemblent pas toujours à ce qu’on voit dans les films. Pas toujours une douleur fulgurante qui cloue au sol. Parfois, c’est une gêne sourde, une sueur froide, une nausée. Parfois, c’est une femme de 50 ans qui se réveille en sueur à 3h du matin, convaincue d’avoir trop bu la veille.
À Saint-Nazaire, les infirmiers le savent. Ils voient passer ces patients qui arrivent en retard, ceux qui minimisent. « On leur demande toujours : Est-ce que vous avez senti une pression, une douleur qui irradie dans le bras ou la mâchoire ? » explique Sophie, infirmière en cardiologie. « La moitié répondent non. Pourtant, c’est souvent comme ça que ça commence. »
La machine à broyer des vies
Derrière les chiffres, il y a des mécanismes. Le système hospitalier, d’abord. Les urgences sont saturées. À Saint-Nazaire, comme ailleurs, les délais d’attente pour un coronographe peuvent dépasser trois heures. Trois heures, c’est le temps qu’il faut pour que des millions de cellules cardiaques meurent. Trois heures, c’est aussi le temps qu’il faut pour que certains patients, épuisés par l’attente, renoncent et rentrent chez eux. « On a eu un cas l’an dernier, raconte le Dr. Laurent Morvan, cardiologue à l’hôpital. Un homme de 55 ans, douleur depuis le matin, parti à 16h parce qu’on lui avait dit de revenir le lendemain. Il est mort dans son lit à 20h. »
Ensuite, il y a le problème des moyens. La Loire-Atlantique manque de lits de réanimation cardiologique. En 2023, 15 % des lits ont été occupés en urgence par des patients en attente d’une place. 15 %. Ça veut dire que des gens ont dû être transférés vers Nantes, soit deux heures de route, soit un hélicoptère. Deux heures, c’est long quand votre cœur est en train de s’arrêter.
Et puis, il y a la question des soins primaires. Les médecins généralistes sont surchargés. Combien d’entre eux prennent le temps d’interroger leurs patients sur leurs antécédents familiaux, sur leurs habitudes réelles, pas celles qu’on déclare ? Combien osent dire : « Écoutez, là, vous avez des signes qui cloche. On fait un ECG tout de suite. » ? La réponse, c’est souvent non. Parce que le système ne le récompense pas. Parce que le patient va râler. Parce que le médecin a 10 minutes par consultation.
Ce que la journée de prévention ne vous dira pas
Le 29 septembre, à l’hôpital de Saint-Nazaire, on va vous expliquer comment masser une poitrine en cas d’arrêt cardiaque. On va vous montrer où placer les défibrillateurs dans la ville. On va vous parler des stents, des bypass, des médicaments. C’est utile. Mais c’est insuffisant.
Parce que la vraie question, c’est : pourquoi on ne fait pas mieux ?
Pourquoi les défibrillateurs ne sont pas plus nombreux dans les lieux publics ? Pourquoi les médecins généralistes ne sont pas mieux formés à repérer les signes précoces ? Pourquoi les hôpitaux ne recrutent pas assez de cardiologues ? Les réponses sont connues. Le problème, c’est qu’on ne les applique pas.
Prenez l’exemple des téléconsultations. Pendant le Covid, les cardiologues ont testé des suivis à distance pour les patients à risque. Résultat ? Une baisse de 30 % des hospitalisations en urgence. Mais aujourd’hui, ces dispositifs sont rares. Pourquoi ? Parce que ça coûte cher. Parce que les assurances ne remboursent pas assez. Parce que les hôpitaux préfèrent garder leurs lits pour les urgences « visibles ».
Le vrai combat n’est pas dans la salle de prévention
À Saint-Nazaire, comme ailleurs, on va vous parler de prévention. On va vous dire : « Bougez, mangez mieux, arrêtez de fumer. » C’est vrai. Mais c’est accessoire.
Le vrai combat, c’est politique. C’est faire en sorte que les défibrillateurs soient obligatoires dans tous les lieux publics. Que les médecins généralistes aient le temps et les moyens de dépister. Que les hôpitaux aient les lits et le personnel pour réagir en urgence. C’est faire en sorte que personne ne meure parce qu’on a attendu trop longtemps.
Parce que non, la journée de prévention ne changera pas grand-chose. Les gens continueront à attendre. Les hôpitaux continueront à être saturés. Et les chiffres continueront à grimper.
Sauf si on arrête de faire semblant.
Le 29 septembre, allez-y si vous voulez. Mais ne vous attendez pas à des miracles.