Le 12 mars 2023, à 5h47, une femme de 52 ans s’effondre dans son cuisine à Liège. Son mari, paniqué, appelle les secours. À l’hôpital, les médecins diagnostiquent une crise cardiaque. Trop tard. Elle meurt avant l’arrivée en réanimation. Son dossier médical ? Pas d’antécédents. Pas de facteurs de risque évidents. Juste une femme, comme une sur trois en Belgique, qui va mourir d’une maladie cardiovasculaire avant 65 ans. Et personne ne l’avait prévenue. Personne ne l’avait étudiée, non plus. Parce que les recherches sur les maladies cardiaques ? Elles ont été faites sur des hommes. Presque toujours.
Les chiffres qui mentent par omission 14 000. C’est le nombre de femmes qui meurent chaque année en Belgique des suites d’un infarctus, d’un AVC ou d’une insuffisance cardiaque. Un chiffre qui dépasse de loin les 2 500 décès annuels liés au cancer du sein. Pourtant, quand on parle de santé féminine, on parle cancer. Toujours. Le sein, l’utérus, les ovaires. Comme si le cœur, ce muscle qui bat sans relâche, n’était pas l’organe le plus vital. Comme si les femmes n’avaient pas de cœur. Littéralement.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) le confirme : les maladies cardiovasculaires tuent plus de femmes que tout autre fléau. En Europe, une femme sur trois en sera victime. En Belgique, c’est une sur trois aussi. Mais les études ? Les essais cliniques ? Les budgets de recherche ? Ils ont été concentrés sur les hommes. Pourquoi ? Parce que les symptômes diffèrent. Parce que les traitements ne fonctionnent pas pareil. Parce que les médecins, formés sur des données masculines, ne voient pas les signes chez les femmes.
L’étude qui a tout changé (et qu’on ignore encore) En 1991, une étude publiée dans le New England Journal of Medicine fait exploser un mythe : les femmes ont des crises cardiaques différentes. Moins de douleurs dans la poitrine, plus de nausées, de fatigue, de maux de dos. Des symptômes qu’on attribue souvent à autre chose. À l’anxiété. À la ménopause. À la fatigue passagère. Pendant des décennies, on a cru que les femmes étaient protégées. Que leurs hormones les sauvaient. Sauf que non. Elles mouraient juste différemment. Et personne ne les écoutait.
Pourtant, depuis les années 2000, les choses bougent. Un peu. En 2019, l’Union européenne impose aux laboratoires pharmaceutiques d’inclure plus de femmes dans leurs essais cliniques. Résultat ? On sait enfin que les médicaments contre l’infarctus, testés sur des hommes, sont moins efficaces chez les femmes. Que les stents posés dans les artères féminines se bouchent plus vite. Que les femmes ont plus de risques de faire un second infarctus après un premier.
Mais ça reste marginal. À l’Université de Liège, le professeur Jean-Paul Beloncle, cardiologue, admet : « On a pris 30 ans de retard. Aujourd’hui, on rattrape, mais les habitudes sont ancrées. Les jeunes médecins, eux, ont été formés avec ces nouvelles données. Les plus anciens, non. » Pourtant, même avec ces connaissances, les femmes continuent de mourir. Pourquoi ? Parce que les campagnes de prévention ? Elles ciblent toujours les hommes. Parce que les examens de routine ? Ils sont souvent prescrits trop tard. Parce que les femmes, elles, minimisent leurs symptômes. Elles croient que c’est « juste une fatigue ».
Le business qui ne veut pas changer En 2022, le laboratoire Pfizer a écopé d’une amende de 2,3 milliards de dollars aux États-Unis pour avoir sous-estimé les risques cardiaques de son antidouleur, le Vioxx. Un médicament retiré du marché après des milliers de morts. Parmi les victimes ? Beaucoup de femmes. Pourtant, Pfizer n’a jamais été poursuivi spécifiquement pour avoir ignoré les risques chez les femmes. Parce que les essais cliniques initiaux avaient été faits sur des hommes. Et que personne n’avait vérifié après.
En Belgique, l’industrie pharmaceutique n’est pas en reste. « Les femmes sont sous-représentées dans les essais, point. Mais après ? Personne ne creuse. Parce que ça coûte cher. Parce que ça complique les choses. Parce que les hommes restent le groupe de référence », explique le Dr Sophie Van Linthout, épidémiologiste à l’ULB. Résultat : les traitements sont moins adaptés. Les diagnostics, plus tardifs. Les survies, plus courtes.
Ce qui se passe quand on ignore la moitié de l’humanité Prenez le cas des stents. Ces petits ressort qui maintiennent les artères ouvertes. Chez les hommes, le taux de réocclusion (quand l’artère se rebouche) est de 10 % à un an. Chez les femmes ? 20 %. Double. Pourquoi ? Parce que les stents ont été conçus sur des artères masculines. Plus larges, plus droites. Les artères féminines ? Plus petites, plus tortueuses. Les stents ne s’adaptent pas. Et les médecins, formés sur des modèles masculins, ne voient pas le problème.
Même chose pour les défibrillateurs. Ces appareils qui sauvent des vies en cas d’arrêt cardiaque. Les seuils de décharge sont calibrés pour des corps masculins. Résultat ? Sur une femme de moins de 60 kg, le choc peut être trop fort. Et la tuer. « On a des données depuis 20 ans, mais on ne les applique pas. Parce que ça demande des ajustements. Parce que ça coûte de l’argent. Parce que l’habitude est plus forte que la science », lance le Dr Van Linthout.
La Belgique, championne de l’indifférence ? En 2021, une étude de l’Institut scientifique de santé publique ( Sciensano ) a révélé que seulement 12 % des participants aux essais cliniques en Belgique étaient des femmes. Douze pour cent. Dans un pays où les femmes représentent plus de 51 % de la population. Pire : sur les 1 200 cardiologues actifs en Belgique, moins de 10 % sont des femmes. « Comment voulez-vous qu’une profession majoritairement masculine comprenne les spécificités féminines ? », s’interroge le Dr Beloncle.
Pourtant, il y a des solutions. Des pays comme la Suède ou le Canada ont mis en place des programmes de dépistage ciblés. Des campagnes qui parlent aux femmes. Des formations pour les médecins. Résultat ? Moins de morts. Moins de diagnostics tardifs. Mais en Belgique ? « On attend. On tergiverse. On dit qu’on va faire mieux… dans cinq ans », regrette une cardiologue bruxelloise qui préfère garder l’anonymat.
Le vrai problème, c’est le temps perdu En 2010, une femme belge sur cinq ignorait que les maladies cardiaques étaient sa première cause de mortalité. En 2023, le chiffre n’a pas bougé. Pourquoi ? Parce que les campagnes de prévention ? Elles parlent toujours de cancer. Parce que les médecins ? Ils prescrivent des examens cardiaques trois fois moins souvent aux femmes qu’aux hommes. Parce que les femmes elles-mêmes ? Elles croient que ça n’arrive pas à leur âge. Que c’est « une maladie d’hommes ».
Pourtant, les signes sont là. Une fatigue inhabituelle. Une douleur dans le bras gauche, pas la poitrine. Un essoufflement inexpliqué. Des nausées. Des sueurs froides. Des femmes décrites comme « hystériques » par les médecins, parce que leurs symptômes ne correspondent pas aux manuels. Aux manuels écrits pour des hommes.
Ce qui pourrait changer (mais ne changera pas tout de suite) En 2023, l’Union européenne a enfin imposé que 50 % des participants aux essais cliniques soient des femmes. Une avancée. Mais il faudra des années avant que les données ne soient exploitables. Avant que les traitements ne soient adaptés. Avant que les médecins ne changent leurs réflexes.
En Belgique, quelques initiatives émergent. Comme le programme « Cœur de Femme » lancé à l’hôpital Erasme à Bruxelles, qui forme les urgentistes à reconnaître les symptômes spécifiques. Ou les campagnes de la Ligue Cardiologique, qui commencent enfin à parler aux femmes. Mais c’est trop peu. Trop tard.
Le vrai scandale ? Ce n’est pas que les femmes meurent plus des maladies cardiaques. C’est qu’on s’en fiche. Qu’on a mis des décennies à reconnaître le problème. Qu’on continue de traiter les femmes comme des hommes, avec des outils conçus pour eux. Et que, pendant ce temps, 14 000 femmes par an meurent en silence.
La dernière chance En 2017, une étude américaine a montré que si les femmes étaient diagnostiquées et traitées aussi vite que les hommes, 90 % des décès par infarctus pourraient être évités. Quatre-vingt-dix pour cent. En Belgique, on en est loin. Très loin.
Alors oui, les choses bougent. Mais pas assez vite. Pas assez fort. Et surtout, pas assez pour sauver ces 14 000 femmes par an. Celles qui s’effondrent dans leur cuisine à Liège, à Bruxelles, à Charleroi. Celles qu’on n’a jamais écoutées. Celles qu’on continue d’ignorer.
Le cœur, c’est vital. Pour tout le monde. Même pour les femmes.