En septembre 2026, Mafate ignorera les risques

L’ARPSH organise sa quatrième édition de prévention à La Nouvelle, mais les questions restent : est-ce suffisant ? Pourquoi Mafate, ce désert de silence, devient-il un terrain d’expérimentation ? Et surtout, qui écoute vraiment ?

Publié le 14 septembre 2026 à 20:17
En septembre 2026, Mafate ignorera les risques

Le chiffre qui cloche

L’ARPSH, c’est une association qui existe depuis quatre ans. Quatre ans à organiser des actions de prévention, à crier dans le vide que les risques sanitaires et les harcèlements sont des problèmes réels, pas des histoires de bobos urbains ou de rumeurs de quartier. Pourtant, quand on creuse, les chiffres manquent. Pas un seul rapport public, pas une étude locale citée, pas même une ligne sur les bilans d’actions précédentes. Juste des dates, des lieux, et cette question qui revient : mais concrètement, ça change quoi ?

En 2023, l’INSEE a publié un rapport sur les violences en Outre-mer. La Réunion y était classée parmi les territoires où les violences conjugales et les harcèlements au travail étaient sous-déclarés. Sous-déclarés, oui. Pas invisibles. Juste ignorés. Parce que parler de ça, c’est admettre que le système a des failles. Et admettre ça, ça dérange. Alors on organise des actions ponctuelles, comme des pansements sur une jambe de bois. Sauf que Mafate, avec ses 1 200 habitants et ses routes qui serpentent comme des nerfs à vif, n’est pas un simple décor. C’est un laboratoire à ciel ouvert. Un endroit où les problèmes de santé mentale et les violences se concentrent, faute de solutions ailleurs.

Pourquoi Mafate ? Parce que c’est facile.

Choisir Mafate, c’est choisir un lieu où les gens sont habitués à se débrouiller seuls. Où les associations locales sont rares, où les services publics sont distants, où la solidarité se fait entre voisins et pas entre institutions. C’est un territoire où l’État et les collectivités ont depuis longtemps baissé les bras. Alors pourquoi s’y attaquer ? Parce que c’est simple. Pas de lobbying à gérer, pas de syndicats à convaincre, pas de politiques à flatter. Juste un week-end à passer, quelques affiches à coller, et hop : mission accomplie. Sauf que la réalité, elle, ne fonctionne pas comme ça.

Prenez l’exemple de la santé mentale. En 2022, la DREES (Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques) a révélé que 25 % des Réunionnais déclarent avoir déjà souffert de troubles anxieux ou dépressifs. 25 %. Un quart de la population. Et pourtant, combien de centres de soins psychologiques à La Nouvelle ? Un. Un seul. Et encore, il faut y aller en 4x4, parce que la route est coupée six mois par an. Alors oui, l’ARPSH peut venir faire une journée de prévention. Mais après ? Qui prend le relais ? Qui gère les cas urgents ? Qui écoute ceux qui n’ont pas envie de parler devant un public ?

Le harcèlement, ce mot qui pèse lourd

Le harcèlement au travail, c’est le parent pauvre des discussions. On en parle, mais on n’agit pas. Pourtant, en 2021, une enquête de la DARES (Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques) montrait que 10 % des salariés réunionnais avaient été victimes de harcèlement moral ou sexuel dans leur entreprise. 10 %. Et devinez quoi ? La plupart de ces cas concernent des secteurs précaires : l’hôtellerie, la restauration, les petits commerces. Des métiers où les gens n’osent pas se plaindre, où les patrons sont souvent les premiers à minimiser. Alors l’ARPSH arrive avec ses ateliers, ses témoignages, ses brochures. C’est bien. Sauf que le lendemain, les gens retournent à leur boulot, et le harcèlement, lui, reste.

À La Nouvelle, les employeurs locaux savent très bien que leurs pratiques sont souvent aux limites de la légalité. Mais ils s’en moquent. Pourquoi ? Parce que personne ne les contrôle. Parce que les syndicats sont faibles, parce que les inspections du travail passent leur chemin, parce que Mafate, c’est la zone grise où tout se permet. Alors oui, sensibiliser, c’est nécessaire. Mais est-ce que ça suffit ?

Ce qui ne sera pas dit ce jour-là

L’ARPSH ne le dira pas, mais tout le monde le sait : Mafate, c’est aussi un symbole. Un symbole de ce que la Réunion refuse d’affronter. On préfère envoyer des associations en mission commandos plutôt que d’investir dans des structures pérennes. On préfère des actions ponctuelles plutôt que de réformer en profondeur. Parce que réformer, ça coûte cher. Ça implique de reconnaître que le système est pourri. Et ça, personne n’en a envie.

Prenez le cas des violences conjugales. En 2024, le ministère de l’Intérieur a classé la Réunion parmi les territoires où le taux de féminicides est le plus élevé de France. Le plus élevé. Et pourtant, combien de maisons d’accueil à La Nouvelle ? Une. Une seule, avec une capacité d’accueil limitée. Alors oui, l’ARPSH peut venir parler de prévention. Mais après le départ des bénévoles, que font les femmes qui fuient leur foyer ? Elles remontent la route en 4x4, elles prient pour que la pluie ne coupe pas la piste, elles espèrent trouver un lit quelque part. Parce que Mafate, c’est ça : un piège à misère où les solutions arrivent trop tard.

La vraie question n’est pas là où on la pose

Le 19 septembre 2026, l’ARPSH fera son travail. Elle informera, elle écoutera, elle distribuera des flyers. Ce sera utile, sans doute. Mais ce ne sera pas suffisant. Parce que le problème, ce n’est pas Mafate. C’est le reste. C’est Saint-Denis qui ne construit pas assez de centres de santé mentale. C’est Saint-Paul qui ferme les yeux sur les conditions de travail dans les usines. C’est Saint-Pierre qui laisse pourrir ses quartiers sans investir. Mafate, c’est le miroir. Le miroir où tout le monde regarde sans jamais se reconnaître.

Alors oui, allez-y. Faites votre action de prévention. Mais ne vous arrêtez pas là. Parce que Mafate, ce n’est pas une exception. C’est la règle. Et si on ne change pas la règle, les actions ponctuelles ne serviront à rien.

Ce qu’on ne vous dira pas ce jour-là

Personne ne vous parlera des budgets. Personne ne vous dira que les subventions pour la prévention sont toujours les premières sacrifiées quand il faut serrer la ceinture. Personne ne vous expliquera pourquoi les médecins refusent de s’installer à La Nouvelle. Personne ne vous avouera que les politiques locaux savent très bien que Mafate est un problème, mais que ça ne fait pas gagner des voix. Parce que Mafate, c’est comme un cancer : tout le monde voit la tumeur, mais personne n’a envie de l’opérer.

Alors ce 19 septembre, quand vous croiserez les bénévoles de l’ARPSH sur la place du village, souriez. Écoutez. Mais ne vous trompez pas d’ennemi. Le vrai combat, il ne se gagne pas en une journée. Il se gagne quand on arrête de faire semblant.

La dernière question

La Nouvelle, Mafate, La Réunion. Trois noms pour une même réalité : on fait semblant d’agir, mais on ne change rien. Alors cette action de prévention, elle servira à quoi ? À donner bonne conscience à ceux qui savent très bien que le problème est ailleurs ? À occuper l’espace médiatique le temps d’un week-end ? À faire croire que quelque chose bouge ?

Peut-être. Mais une chose est sûre : si on ne commence pas par regarder Mafate en face, alors on ne regardera jamais la Réunion en face non plus.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie