Un virus qui s’installe, sans que personne ne bronche vraiment
Madagascar compte plus de 1 200 cas de mpox depuis le début de l’année, selon les derniers chiffres de l’OMS. Un nombre qui monte, lentement mais sûrement, comme une marée basse qui ronge le sable sans que personne ne se précipite pour construire un rempart. Pourtant, ce n’est pas une maladie nouvelle. Le mpox, anciennement appelé variole du singe, circule depuis des décennies en Afrique centrale et de l’Ouest. Mais cette fois, c’est Madagascar qui est en première ligne, et personne ne semble vraiment s’en soucier.
Et pour cause : le pays n’a aucun stock de vaccins contre le mpox. Aucun. Zéro. Les quelques doses disponibles en Afrique subsaharienne ont été englouties par des pays plus médiatisés, comme la République démocratique du Congo, où l’épidémie a pris une tournure bien plus visible. Résultat ? À Madagascar, on soigne avec des antibiotiques et des antidouleurs. Parce que, au fond, quand il n’y a pas de vaccin, on fait avec ce qu’on a.
Le détail qui saute aux yeux : l’OMS a bien sorti un communiqué en juin, appelant à une « surveillance renforcée ». Mais surveillance renforcée, ça veut dire quoi, concrètement ? Des équipes sur le terrain ? Des kits de dépistage supplémentaires ? Non. Ça veut dire : « On va regarder de loin, et si ça s’aggrave, on verra bien. »
Pourquoi Madagascar ? Parce que personne ne veut en parler
Madagascar, c’est l’Afrique, mais pas celle qui fait la une des journaux. Pas celle des conflits armés, des coups d’État ou des famines médiatisées. C’est l’île où les touristes viennent voir les lémuriens et les plages de sable blanc. Une destination « safe », en somme. Alors quand une épidémie éclate là-bas, les médias occidentaux bâillent. Pas de morts spectaculaires ? Pas de vidéos de malades hagards diffusées en boucle ? Alors pourquoi s’en préoccuper ?
Le problème, c’est que le mpox ne reste pas cantonné. En 2022, l’épidémie avait déjà fait le tour du monde, touchant l’Europe et l’Amérique du Nord. À l’époque, on avait paniqué. Des vaccins avaient été commandés en urgence. Des campagnes de dépistage avaient été lancées. Aujourd’hui ? Silence radio. Pourtant, les souches circulent. Et Madagascar, avec son manque d’infrastructures sanitaires, est un terreau parfait pour que le virus mute, devienne plus résistant, plus contagieux.
L’OMS a un angle mort. L’organisation internationale a mis en place un « groupe de travail » sur le mpox. Très bien. Mais ce groupe, il se réunit où ? À Genève, dans des salles climatisées, avec des experts qui analysent des données… souvent incomplètes. Parce que Madagascar, comme beaucoup de pays pauvres, a du mal à fournir des chiffres fiables. Trop de cas non déclarés ? Probablement. Trop de morts sous-estimés ? Sans doute.
Et puis, il y a le vaccin. Ou plutôt, l’absence de vaccin. Le seul disponible, Jynneos, est produit par une entreprise américaine, Bavarian Nordic. Problème : la production est limitée, et les pays riches ont raflé les stocks. Résultat ? Madagascar, comme d’autres nations africaines, se retrouve à la traîne. Pire : certains pays ont même renoncé à leurs commandes, estimant que le risque n’était plus aussi élevé. Sauf que le risque, justement, il est là. Et il grandit.
Ce que les autorités locales appellent un « abandon »
À Madagascar, on ne tourne pas autour du pot. Le ministre de la Santé, Richard Randrianasolo, a récemment dénoncé un « manque flagrant de solidarité internationale ». Il n’a pas tort. Quand un pays comme la France dépense des millions d’euros pour stocker des vaccins contre des maladies qui, statistiquement, ont peu de chances de frapper son sol, on peut se demander où est la priorité.
Le chiffre qui claque : selon une étude publiée dans The Lancet en 2023, seulement 1% des vaccins contre le mpox distribués depuis 2022 sont allés à l’Afrique subsaharienne. Le reste ? Pour l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Australie. Comme si le continent où le virus est endémique depuis des décennies n’avait pas le droit à une part équitable.
Et puis, il y a la méfiance. À Madagascar, comme dans beaucoup de pays africains, les campagnes de vaccination sont souvent accueillies avec scepticisme. Entre les souvenirs douloureux des essais cliniques controversés et la défiance envers les institutions, beaucoup refusent les vaccins. Résultat ? Le mpox se propage, et personne ne peut dire où il va s’arrêter.
Le scénario catastrophe que personne ne veut envisager
Imaginez que le mpox mute. Imaginez qu’il devienne plus contagieux, comme le Covid-19 l’a été au début. Imaginez qu’il franchisse les frontières de Madagascar, non plus vers l’Europe ou l’Amérique, mais vers d’autres pays africains, déjà fragilisés par le paludisme, le VIH, la malnutrition.
Ce serait une crise sanitaire mondiale. Et là, on se réveillerait. Les laboratoires accéléreraient la recherche. Les gouvernements commanderaient des millions de doses. Les médias en feraient leurs choux gras. Mais à ce moment-là, il serait peut-être trop tard pour Madagascar.
L’OMS a un choix. Soit elle agit maintenant, en distribuant des vaccins, en formant le personnel médical, en finançant des campagnes de sensibilisation. Soit elle attend que le virus frappe plus fort, plus près de chez elle, pour enfin réagir. Le problème, c’est que l’histoire nous a déjà montré où ça mène : quand on laisse une épidémie s’installer dans l’indifférence, c’est toujours les plus pauvres qui paient.
La leçon de l’indifférence
Madagascar n’est pas un cas isolé. Le mpox, c’est le miroir grossissant de ce qui se passe avec d’autres maladies : l’Ebola en RDC, la fièvre jaune au Nigeria, le choléra au Yémen. Des crises qui s’éteignent dans l’oubli parce qu’elles ne touchent pas les bons continents, les bonnes populations.
La vraie question, ce n’est pas « Pourquoi le mpox à Madagascar ? » C’est : « Pourquoi s’en préoccupe-t-on seulement quand il menace nos frontières ? »
Parce que le jour où le virus franchira ces frontières, il sera trop tard pour les regrets. Et les morts de Madagascar ne compteront plus, de toute façon.
La balle est dans le camp de l’OMS. Et elle roule lentement.