Un projet qui sent le compromis forcé, pas la réforme.
La consultation sur la révision de la loi postale s’est terminée jeudi sans enthousiasme. À gauche, on râle. À droite, on soupire. Au milieu, La Poste, le géant jaune, fait semblant de célébrer. Pourtant, sur le papier, le Conseil fédéral promet « plus de flexibilité » et « une adaptation aux défis numériques ». Traduction : on va encore ajuster les règles pour que La Poste puisse faire ce qu’elle veut, sans vraiment changer quoi que ce soit.
Le chiffre qui résume tout : 2,3 milliards. C’est ce que coûte, selon l’Office fédéral de la statistique, le service postal suisse par an. Un budget colossal, financé par les usagers, les entreprises et les collectivités. Pourtant, personne ne semble vraiment vouloir en débattre. Pas même les partis qui, hier encore, se battaient pour chaque centime des deniers publics.
La gauche, toujours en retard. Les Verts et les sociaux-démocrates ont sorti l’artillerie lourde : « Une privatisation déguisée », « Un cadeau aux actionnaires », « La fin du service universel ». Bref, le discours classique quand on sent qu’on va se faire avoir. Sauf que cette fois, c’est moins une question d’idéologie que de réalisme. La Poste pèse déjà 60 000 emplois, des centaines de communes dépendent de ses recettes, et le numérique ne va pas attendre que les politiques se réveillent.
Pourtant, leur critique n’est pas totalement à côté de la plaque. Le projet autorise La Poste à externaliser davantage, à réduire des lignes postales, à jouer avec les tarifs. Mais au fond, est-ce que ça change vraiment quelque chose ? Non. Parce que depuis 20 ans, la loi est déjà pleine de trous. La Poste contourne les règles comme elle peut. Cette réforme, c’est juste une nouvelle couche de peinture sur un mur lépreux.
La droite, trop complaisante. Côté UDC et PLR, on fait semblant de croire que « moderniser », c’est juste synonyme de « laisser faire ». Pas un mot sur les déserts postaux qui s’étendent, pas une question sur les 1,2 million de colis perdus ou mal livrés chaque année (chiffre PostCom 2023). Juste des sourires et des « il faut s’adapter au marché ». Comme si le marché, lui, avait déjà résolu la question des zones rurales ou des petits commerces qui crèvent parce que La Poste leur facture une fortune pour un envoi.
Le vrai problème ? Personne ne veut assumer les choix. La gauche veut protéger le statu quo, mais refuse de financer la modernisation. La droite veut du libéralisme, mais ignore superbement les conséquences sociales. Quant au Conseil fédéral, il joue les arbitres en proposant un texte qui contente tout le monde… et personne en même temps. Résultat : une loi qui donne un peu plus de latitude à La Poste, sans exiger de contreparties claires.
Ce que le projet cache vraiment. Derrière les jolis mots sur « l’innovation » et « la compétitivité », il y a une évidence : La Poste veut se recentrer sur son cœur de métier. Traduction : moins de services publics, plus de profits. Les collectivités locales, déjà à genoux, vont devoir payer plus cher pour que leurs courriers partent. Les PME vont continuer à se faire plumer. Et les usagers ? Ils paieront l’addition, comme d’habitude.
Pourquoi La Poste applaudit seule. Parce que c’est exactement ce qu’elle voulait. Pas une réforme ambitieuse, pas un grand débat national, mais une petite ajustement qui lui permet de serrer la vis sans se faire trop gronder. Le Conseil fédéral a fait son job : il a évité le clash. La Poste a ce qu’elle voulait. Et les citoyens ? Ils sont toujours les derniers de la file d’attente.
Le détail qui en dit long. Dans le rapport de consultation, une phrase passe inaperçue : « Les mesures proposées ne nécessitent pas de modification législative majeure. » Autrement dit : on va encore bidouiller la loi existante, comme on le fait depuis des années. Pas de révolution, pas de remise à plat, juste un peu de cosmétique.
La question qui tue. Si ce projet ne suffit pas, alors quelle réforme oserait vraiment bouger les lignes ? Parce que là , on est dans du déjà -vu. Encore une fois, les politiques ont préféré le statu quo molletonné à un vrai choix.
Ce qui se joue derrière. Derrière les débats sur les tournées postales et les tarifs, il y a une bataille bien plus large : celle de l’État et de ses services publics. La Poste, c’est le dernier rempart contre une privatisation totale. Mais si on continue comme ça, ce rempart va s’effriter, morceau par morceau.
La conclusion qui dérange. Cette réforme ne changera rien. Parce que le vrai problème, ce n’est pas la loi. C’est l’absence de volonté politique pour faire face à la réalité : soit on assume que La Poste est un service public et on le finance comme tel, soit on arrête de faire semblant et on la laisse devenir une entreprise comme les autres. Choisir, c’est ça qui manque.