Le chiffre qui cloche : 12 % des demandeurs dâemploi en Belgique ne touchent rien, selon lâUCLouvain. Mais personne ne les compte vraiment.
Pas les 500 000 chĂŽmeurs inscrits, pas les 200 000 en fin de droits. Non, les exclus du chĂŽmage, ce sont les autres. Ceux quâon ne voit pas. Ceux que le systĂšme Ă©carte par construction.
Prenez Karim, 38 ans, ancien ouvrier dans une usine de Charleroi. Il a perdu son job il y a deux ans, aprĂšs la fermeture de lâusine sidĂ©rurgique. Depuis, il postule, relance, se forme mĂȘme Ă la logistique. ProblĂšme : son contrat Ă©tait au noir. Pas de numĂ©ro de registre national Ă jour, pas de preuves de cotisations. RĂ©sultat ? PĂŽle Emploi belge (le Forem) lui refuse les allocations. « On mâa dit : âVous nâavez jamais cotisĂ©, donc vous nâavez aucun droit.â » Sauf que Karim a trimĂ© dix ans dans cette usine. Sauf que les cotisations, pour lui, câĂ©tait du cash en main, pas des papiers. Sauf que maintenant, il dort sur un canapĂ© chez sa sĆur, Ă Mons.
LâĂ©tude de lâUCLouvain le confirme : les exclus du chĂŽmage, ce sont dâabord les travailleurs prĂ©caires, les sans-papiers, et ceux dont les contrats ont Ă©tĂ© montĂ©s en marge du systĂšme. Pas les chĂŽmeurs de longue durĂ©e quâon pleure dans les mĂ©dias. Pas les cadres en burnout quâon soigne en thĂ©rapie. Non, ce sont les invisibles. Ceux qui nâont jamais eu de papier, ou dont les papiers sont arrivĂ©s trop tard. Ceux quâon a embauchĂ©s en CDD successif, sans jamais les dĂ©clarer. Ceux quâon a licenciĂ©s « pour motif Ă©conomique » avant mĂȘme quâils aient cotisĂ© assez pour toucher ne serait-ce quâun euro.
Le systĂšme a un nom pour eux : les ânon-Ă©ligiblesâ. Un euphĂ©misme.
Pourquoi le Forem ignore-t-il 12 % des demandeurs ?
Parce que le chĂŽmage, en Belgique comme ailleurs, câest une machine Ă trier. Et elle est rĂ©glĂ©e pour laisser tomber ceux qui ne rentrent pas dans les cases.
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Les sans-papiers. Officiellement, ils ne devraient pas exister. Officieusement, ils reprĂ©sentent 3 Ă 5 % des exclus, selon lâĂ©tude. Un chiffre sous-estimĂ©, car beaucoup nâosent pas se dĂ©clarer. « Si je vais au Forem, ils vont me renvoyer vers la police », explique AĂŻcha, 26 ans, mĂšre de deux enfants, employĂ©e Ă domicile pour des familles bruxelloises. Elle touche 600 euros par mois en cash. Pas de contrat, pas de sĂ©curitĂ© sociale, pas de chĂŽmage. Quand son employeuse a rĂ©duit ses heures, AĂŻcha a arrĂȘtĂ© de se plaindre. « Ă quoi bon ? Je nâai mĂȘme pas le droit dâĂȘtre pauvre. »
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Les travailleurs au noir. Ceux qui ont bossĂ©, mais sans jamais ĂȘtre dĂ©clarĂ©s. Le Forem exige des preuves de cotisations. ProblĂšme : quand votre employeur vous paie en liquide, vous nâavez pas de fiche de paie. « Ils veulent des justificatifs, mais qui les a gardĂ©s ? » note lâĂ©tude. RĂ©sultat : des milliers de personnes se retrouvent sans filet, alors quâelles ont payĂ© leur cotisation⊠en espĂšces.
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Les CDD en sĂ©rie. Vous avez enchaĂźnĂ© cinq contrats de six mois chez McDonaldâs ? Trop court pour cumuler les droits. « Le systĂšme est conçu pour les intĂ©rimaires, pas pour les prĂ©caires », rĂ©sume un syndicaliste de la CSC. LâUCLouvain estime que 20 % des exclus sont des travailleurs en CDD successifs, tombĂ©s entre deux contrats sans avoir assez cotisĂ©.
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Les frontaliers et les travailleurs dĂ©tachĂ©s. Ceux qui viennent de France, dâAllemagne ou dâItalie pour bosser en Belgique, mais dont les cotisations sont gĂ©rĂ©es dans leur pays dâorigine. Sauf que si vous ĂȘtes licenciĂ© ici, vous devez prouver que vous avez droit aux allocations ici. Sauf que personne ne vous explique comment faire. « On mâa dit : âAllez voir Ă Paris.â » raconte un ancien livreur Uber Eats, licenciĂ© aprĂšs un accident. « Paris. Avec quoi ? Avec mes Ă©conomies ? »
Le pire ? Le Forem sait trĂšs bien que ces gens existent. Mais les compter, câest admettre que le systĂšme a des trous. Alors on les ignore. On les range dans la catĂ©gorie « autres motifs », un fourre-tout qui reprĂ©sente 15 % des refus dâallocation. Un chiffre qui pourrait monter Ă 25 % si on creusait.
Ce que le gouvernement ne veut pas voir
LâĂ©tude de lâUCLouvain tombe Ă pic. Parce que depuis 2020, la Belgique a durci les rĂšgles dâaccĂšs au chĂŽmage. Moins de droits pour les temps partiels, des dĂ©lais de carence plus longs, des contrĂŽles renforcĂ©s sur les « fraudes » (souvent des erreurs administratives). RĂ©sultat ? Le nombre dâexclus a augmentĂ© de 18 % en trois ans.
Pourtant, personne ne bronche.
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Les partis politiques ? Ils parlent de « flexisĂ©curitĂ© », mais pas des flexibles qui tombent. « On ne peut pas aider ceux qui nâont pas cotisĂ© », a dĂ©clarĂ© un porte-parole du MR en 2023. Traduction : « On ne veut pas aider ceux qui nâont pas cotisĂ©. »
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Les syndicats ? Ils dĂ©fendent les chĂŽmeurs « classiques », pas les prĂ©caires. « Notre prioritĂ©, ce sont les travailleurs en rĂšgle », reconnaĂźt un responsable de la FGTB. Comme si les autres nâexistaient pas.
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Les mĂ©dias ? Ils couvrent les grĂšves, les plans sociaux, les licenciements boursiers. Rarement les usines fermĂ©es oĂč on a embauchĂ© des sans-papiers. Rarement les entrepĂŽts Amazon oĂč on paie en cash pour Ă©viter les cotisations.
Pourquoi ce silence ? Parce que reconnaĂźtre lâexistence de ces exclus, câest admettre que le marchĂ© du travail belge est un chĂąteau de cartes. Que la flexibilitĂ©, câest une blague pour ceux qui nâont pas de filet. Que le systĂšme est conçu pour protĂ©ger les employeurs, pas les travailleurs.
Et puis, il y a lâargument massue : « Si on Ă©largit les droits, tout le monde va tricher. » Comme si les 12 % dâexclus Ă©taient des fraudeurs. Comme si Karim, lâouvrier de Charleroi, avait choisi de ne pas cotiser.
Le piĂšge des âsolutionsâ qui nâen sont pas
Alors, que propose-t-on pour ces exclus ?
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« Il faut mieux contrĂŽler les employeurs. » Oui, mais qui va le faire ? Les inspecteurs du travail sont sous-financĂ©s. Et puis, quand un patron paie en cash, comment prouver quâil fraude ?
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« Il faut simplifier les dĂ©marches pour les travailleurs dĂ©tachĂ©s. » TrĂšs bien. Sauf que si votre contrat est au noir, mĂȘme simplifiĂ©, le systĂšme ne vous verra pas.
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« Il faut créer un filet social pour les sans-papiers. » En théorie, génial. En pratique, impossible sans régularisation massive. Et personne ne veut en parler.
La vraie solution ? ArrĂȘter de faire semblant.
Le problĂšme nâest pas un manque de paperasse ou de contrĂŽles. Le problĂšme, câest que le chĂŽmage est une allocation pour ceux qui ont un passĂ© en rĂšgle. Point. Tout le reste, câest de la charitĂ©, pas un droit.
Et ça, personne ne veut lâadmettre.
Ce que ça signifie pour vous
Vous ĂȘtes en CDD ? MĂ©fiez-vous. Vous enchaĂźnez les petits boulots ? Vous nâavez pas de contrat Ă©crit ? Vous ĂȘtes Ă©tranger, mĂȘme avec des papiers ? Vous faites partie des exclus potentiels.
Pas demain. Maintenant.
Parce que le chĂŽmage, ce nâest pas une aide sociale. Câest une rĂ©compense. Une rĂ©compense pour ceux qui ont jouĂ© le jeu. Ceux qui ont eu la chance dâavoir un employeur honnĂȘte, un contrat en rĂšgle, un numĂ©ro de registre national.
Les autres ? Ils trinquent. Et le systĂšme sâen fout.
La prochaine fois que vous entendrez parler de âflexisĂ©curitĂ©â, demandez-vous : pour qui ? Pas pour Karim. Pas pour AĂŻcha. Pas pour vous, si un jour votre patron dĂ©cide que vous nâexistez plus.
Le dernier mot : et si on arrĂȘtait de mentir ?
Le chĂŽmage nâest pas une assurance. Câest un privilĂšge. Un privilĂšge pour ceux qui ont eu la chance de ne pas tomber entre les mailles.
LâUCLouvain a raison sur un point : ces exclus, ils sont lĂ . Et ils ne disparaĂźtront pas.
Alors soit on assume que le systĂšme les abandonne. Soit on arrĂȘte de faire semblant quâils nâexistent pas.