Qui tombe vraiment entre les mailles du filet du chĂŽmage ?

Une Ă©tude de l'UCLouvain rĂ©vĂšle que les exclus du chĂŽmage ne sont pas ceux qu’on imagine. Pas les chĂŽmeurs de longue durĂ©e, pas les cadres en burnout. Ce sont les prĂ©caires, les Ă©trangers sans-papiers, et ceux que le systĂšme ignore par principe. Voici qui paie vraiment le prix de la flexibilitĂ©.

Publié le 16 octobre 2026 à 22:10
Qui tombe vraiment entre les mailles du filet du chĂŽmage ?

Le chiffre qui cloche : 12 % des demandeurs d’emploi en Belgique ne touchent rien, selon l’UCLouvain. Mais personne ne les compte vraiment.

Pas les 500 000 chĂŽmeurs inscrits, pas les 200 000 en fin de droits. Non, les exclus du chĂŽmage, ce sont les autres. Ceux qu’on ne voit pas. Ceux que le systĂšme Ă©carte par construction.

Prenez Karim, 38 ans, ancien ouvrier dans une usine de Charleroi. Il a perdu son job il y a deux ans, aprĂšs la fermeture de l’usine sidĂ©rurgique. Depuis, il postule, relance, se forme mĂȘme Ă  la logistique. ProblĂšme : son contrat Ă©tait au noir. Pas de numĂ©ro de registre national Ă  jour, pas de preuves de cotisations. RĂ©sultat ? PĂŽle Emploi belge (le Forem) lui refuse les allocations. « On m’a dit : ‘Vous n’avez jamais cotisĂ©, donc vous n’avez aucun droit.’ » Sauf que Karim a trimĂ© dix ans dans cette usine. Sauf que les cotisations, pour lui, c’était du cash en main, pas des papiers. Sauf que maintenant, il dort sur un canapĂ© chez sa sƓur, Ă  Mons.

L’étude de l’UCLouvain le confirme : les exclus du chĂŽmage, ce sont d’abord les travailleurs prĂ©caires, les sans-papiers, et ceux dont les contrats ont Ă©tĂ© montĂ©s en marge du systĂšme. Pas les chĂŽmeurs de longue durĂ©e qu’on pleure dans les mĂ©dias. Pas les cadres en burnout qu’on soigne en thĂ©rapie. Non, ce sont les invisibles. Ceux qui n’ont jamais eu de papier, ou dont les papiers sont arrivĂ©s trop tard. Ceux qu’on a embauchĂ©s en CDD successif, sans jamais les dĂ©clarer. Ceux qu’on a licenciĂ©s « pour motif Ă©conomique » avant mĂȘme qu’ils aient cotisĂ© assez pour toucher ne serait-ce qu’un euro.

Le systĂšme a un nom pour eux : les ‘non-Ă©ligibles’. Un euphĂ©misme.

Pourquoi le Forem ignore-t-il 12 % des demandeurs ?

Parce que le chĂŽmage, en Belgique comme ailleurs, c’est une machine Ă  trier. Et elle est rĂ©glĂ©e pour laisser tomber ceux qui ne rentrent pas dans les cases.

  1. Les sans-papiers. Officiellement, ils ne devraient pas exister. Officieusement, ils reprĂ©sentent 3 Ă  5 % des exclus, selon l’étude. Un chiffre sous-estimĂ©, car beaucoup n’osent pas se dĂ©clarer. « Si je vais au Forem, ils vont me renvoyer vers la police », explique AĂŻcha, 26 ans, mĂšre de deux enfants, employĂ©e Ă  domicile pour des familles bruxelloises. Elle touche 600 euros par mois en cash. Pas de contrat, pas de sĂ©curitĂ© sociale, pas de chĂŽmage. Quand son employeuse a rĂ©duit ses heures, AĂŻcha a arrĂȘtĂ© de se plaindre. « À quoi bon ? Je n’ai mĂȘme pas le droit d’ĂȘtre pauvre. »

  2. Les travailleurs au noir. Ceux qui ont bossĂ©, mais sans jamais ĂȘtre dĂ©clarĂ©s. Le Forem exige des preuves de cotisations. ProblĂšme : quand votre employeur vous paie en liquide, vous n’avez pas de fiche de paie. « Ils veulent des justificatifs, mais qui les a gardĂ©s ? » note l’étude. RĂ©sultat : des milliers de personnes se retrouvent sans filet, alors qu’elles ont payĂ© leur cotisation
 en espĂšces.

  3. Les CDD en sĂ©rie. Vous avez enchaĂźnĂ© cinq contrats de six mois chez McDonald’s ? Trop court pour cumuler les droits. « Le systĂšme est conçu pour les intĂ©rimaires, pas pour les prĂ©caires », rĂ©sume un syndicaliste de la CSC. L’UCLouvain estime que 20 % des exclus sont des travailleurs en CDD successifs, tombĂ©s entre deux contrats sans avoir assez cotisĂ©.

  4. Les frontaliers et les travailleurs dĂ©tachĂ©s. Ceux qui viennent de France, d’Allemagne ou d’Italie pour bosser en Belgique, mais dont les cotisations sont gĂ©rĂ©es dans leur pays d’origine. Sauf que si vous ĂȘtes licenciĂ© ici, vous devez prouver que vous avez droit aux allocations ici. Sauf que personne ne vous explique comment faire. « On m’a dit : ‘Allez voir Ă  Paris.’ » raconte un ancien livreur Uber Eats, licenciĂ© aprĂšs un accident. « Paris. Avec quoi ? Avec mes Ă©conomies ? »

Le pire ? Le Forem sait trĂšs bien que ces gens existent. Mais les compter, c’est admettre que le systĂšme a des trous. Alors on les ignore. On les range dans la catĂ©gorie « autres motifs », un fourre-tout qui reprĂ©sente 15 % des refus d’allocation. Un chiffre qui pourrait monter Ă  25 % si on creusait.

Ce que le gouvernement ne veut pas voir

L’étude de l’UCLouvain tombe Ă  pic. Parce que depuis 2020, la Belgique a durci les rĂšgles d’accĂšs au chĂŽmage. Moins de droits pour les temps partiels, des dĂ©lais de carence plus longs, des contrĂŽles renforcĂ©s sur les « fraudes » (souvent des erreurs administratives). RĂ©sultat ? Le nombre d’exclus a augmentĂ© de 18 % en trois ans.

Pourtant, personne ne bronche.

  • Les partis politiques ? Ils parlent de « flexisĂ©curitĂ© », mais pas des flexibles qui tombent. « On ne peut pas aider ceux qui n’ont pas cotisĂ© », a dĂ©clarĂ© un porte-parole du MR en 2023. Traduction : « On ne veut pas aider ceux qui n’ont pas cotisĂ©. »

  • Les syndicats ? Ils dĂ©fendent les chĂŽmeurs « classiques », pas les prĂ©caires. « Notre prioritĂ©, ce sont les travailleurs en rĂšgle », reconnaĂźt un responsable de la FGTB. Comme si les autres n’existaient pas.

  • Les mĂ©dias ? Ils couvrent les grĂšves, les plans sociaux, les licenciements boursiers. Rarement les usines fermĂ©es oĂč on a embauchĂ© des sans-papiers. Rarement les entrepĂŽts Amazon oĂč on paie en cash pour Ă©viter les cotisations.

Pourquoi ce silence ? Parce que reconnaĂźtre l’existence de ces exclus, c’est admettre que le marchĂ© du travail belge est un chĂąteau de cartes. Que la flexibilitĂ©, c’est une blague pour ceux qui n’ont pas de filet. Que le systĂšme est conçu pour protĂ©ger les employeurs, pas les travailleurs.

Et puis, il y a l’argument massue : « Si on Ă©largit les droits, tout le monde va tricher. » Comme si les 12 % d’exclus Ă©taient des fraudeurs. Comme si Karim, l’ouvrier de Charleroi, avait choisi de ne pas cotiser.

Le piùge des ‘solutions’ qui n’en sont pas

Alors, que propose-t-on pour ces exclus ?

  1. « Il faut mieux contrĂŽler les employeurs. » Oui, mais qui va le faire ? Les inspecteurs du travail sont sous-financĂ©s. Et puis, quand un patron paie en cash, comment prouver qu’il fraude ?

  2. « Il faut simplifier les dĂ©marches pour les travailleurs dĂ©tachĂ©s. » TrĂšs bien. Sauf que si votre contrat est au noir, mĂȘme simplifiĂ©, le systĂšme ne vous verra pas.

  3. « Il faut créer un filet social pour les sans-papiers. » En théorie, génial. En pratique, impossible sans régularisation massive. Et personne ne veut en parler.

La vraie solution ? ArrĂȘter de faire semblant.

Le problĂšme n’est pas un manque de paperasse ou de contrĂŽles. Le problĂšme, c’est que le chĂŽmage est une allocation pour ceux qui ont un passĂ© en rĂšgle. Point. Tout le reste, c’est de la charitĂ©, pas un droit.

Et ça, personne ne veut l’admettre.

Ce que ça signifie pour vous

Vous ĂȘtes en CDD ? MĂ©fiez-vous. Vous enchaĂźnez les petits boulots ? Vous n’avez pas de contrat Ă©crit ? Vous ĂȘtes Ă©tranger, mĂȘme avec des papiers ? Vous faites partie des exclus potentiels.

Pas demain. Maintenant.

Parce que le chĂŽmage, ce n’est pas une aide sociale. C’est une rĂ©compense. Une rĂ©compense pour ceux qui ont jouĂ© le jeu. Ceux qui ont eu la chance d’avoir un employeur honnĂȘte, un contrat en rĂšgle, un numĂ©ro de registre national.

Les autres ? Ils trinquent. Et le systùme s’en fout.

La prochaine fois que vous entendrez parler de ‘flexisĂ©curité’, demandez-vous : pour qui ? Pas pour Karim. Pas pour AĂŻcha. Pas pour vous, si un jour votre patron dĂ©cide que vous n’existez plus.

Le dernier mot : et si on arrĂȘtait de mentir ?

Le chîmage n’est pas une assurance. C’est un privilùge. Un privilùge pour ceux qui ont eu la chance de ne pas tomber entre les mailles.

L’UCLouvain a raison sur un point : ces exclus, ils sont là. Et ils ne disparaütront pas.

Alors soit on assume que le systĂšme les abandonne. Soit on arrĂȘte de faire semblant qu’ils n’existent pas.

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R Galaxie Rédaction

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