Le boom qui n’en est pas un pour tout le monde
En un an, la production de lithium argentin a bondi de 62 %. Un chiffre qui donne le vertige si on l’isole. Sauf que ce n’est pas une révolution : c’est une accélération. Une course pour rattraper le Chili et l’Australie, les deux géants du secteur. Le pays mise sur ses salars, ces déserts de sel où le lithium se concentre comme dans un filtre naturel. Problème : ces écosystèmes sont fragiles. Très fragiles.
Prenez le salar de Hombre Muerto, dans la province de Catamarca. C’est là que la société australienne Lithium Americas extrait déjà 15 000 tonnes de carbonate de lithium par an. Un projet qui devrait passer à 40 000 tonnes d’ici 2026. Les eaux souterraines, elles, sont pompées à un rythme effréné. Résultat ? Le niveau du salar baisse. Les flamingos, qui y nichent, disparaissent. Les communautés locales, comme celle de Tolar Grande, voient leurs puits se tarir. Personne ne leur a demandé leur avis avant de signer les contrats.
Et puis il y a le chiffre que personne ne veut commenter : selon une étude de l’Universidad Nacional de San Juan (2023), 60 % des salars argentins montrent déjà des signes de surexploitation. Pas demain. Aujourd’hui.
Pourquoi les régulateurs n’ont pas réagi à temps ?
L’Argentine a un atout : ses lois. Ou plutôt, son absence de lois. Le pays a mis 15 ans à se doter d’un cadre réglementaire pour le lithium. Trop tard. Les permis miniers sont accordés comme des bonbons. La province de Catamarca, par exemple, a octroyé 12 concessions rien qu’en 2022, sans étude d’impact environnemental sérieuse.
Le gouvernement central, lui, joue les arbitres. Il promet des « zones protégées », mais sur le terrain, les entreprises font ce qu’elles veulent. Lithium Americas a obtenu une dérogation pour pomper 1,2 million de mètres cubes d’eau par an. Sans que personne ne vérifie si les nappes phréatiques pouvaient le supporter.
Et puis il y a l’argument massue : « C’est pour la transition écologique ! » Oui, mais à quel prix ? Les batteries des voitures électriques, c’est bien. Les déserts asséchés, les communautés sans eau potable, c’est moins glamour. Pourtant, c’est ce qui se passe quand on sacrifie tout au nom des « métaux critiques ».
Ce qui se passe quand les marchés ferment les yeux
Les investisseurs, eux, ne voient que les chiffres. Albemarle, le géant américain, a annoncé en 2023 un investissement de 1,5 milliard de dollars dans le salar de Olaroz, toujours en Catamarca. Ganfeng Lithium, chinois, suit de près. Les prix du lithium ont atteint 75 000 dollars la tonne en 2022. Une aubaine.
Sauf que les coûts cachés, eux, ne sont jamais comptabilisés. La Fundación Ambiente y Recursos Naturales (FARN), une ONG argentine, a calculé que pour extraire une tonne de lithium, il faut pomper 1,8 million de litres d’eau. Une eau qui ne se renouvelle pas. Pas dans un désert.
Et puis il y a la question sociale. Les travailleurs des mines de lithium gagnent 300 à 500 dollars par mois. Moins que le salaire minimum dans certains États américains. Les conditions ? Précaires. Pas de protections contre les poussières toxiques, pas d’accès à l’eau potable sur les sites. Les syndicats se font écraser.
Pourquoi l’Argentine ne peut pas dire non
Le pays a besoin de ces revenus. Très besoin. Le lithium représente déjà 1 % du PIB argentin. D’ici 2030, ce sera 5 %. Une manne dans un contexte de crise économique permanente.
Mais à quel prix ? Celui des générations futures ? Celui des écosystèmes uniques ? Celui des communautés qui se battent pour survivre ?
L’Argentine a le choix. Soit elle devient le Chili de demain : un désert minier où plus rien ne pousse, où les gens fuient, où les investisseurs rigolent en comptant leurs billets. Soit elle impose un frein. Un vrai. Pas des promesses en l’air. Pas des « zones protégées » sur le papier.
Ce qui manque, c’est un plan B
Parce que sans régulation stricte, sans contrôle indépendant, sans sanctions pour les entreprises qui dépassent les limites, le scénario est écrit. Les salars vont continuer à se vider. Les communautés vont continuer à se battre pour des miettes. Et les actionnaires ? Eux, ils seront déjà passés à autre chose.
En 2021, le gouvernement argentin a lancé un « plan lithium » pour doubler la production d’ici 2025. Objectif : devenir le troisième producteur mondial. Derrière le Chili et l’Australie.
Sauf que personne ne parle de l’après. Quand les salars seront trop abîmés pour continuer. Quand les conflits sociaux éclateront. Quand les investisseurs, lassés, iront voir ailleurs.
L’Argentine a le temps. Trois ans. Pas plus. Après, il sera trop tard pour les lacs. Pour les gens. Pour les flamingos.
Et puis il y aura toujours un autre désert à exploiter. Toujours une autre communauté à sacrifier. Toujours un autre « métal critique » à extraire.