Le SAMES frappe sans prévenir, comme d’habitude
Le 8 septembre 2026, à 6 heures du matin, les hôpitaux publics sénégalais se réveillent avec un mauvais pressentiment. Pas de médecins. Pas de chirurgiens. Pas de pharmaciens. Juste des infirmières épuisées, des patients qui attendent, et des urgences déjà saturées avant même que la journée ne commence. Le SAMES, ce syndicat de médecins, pharmaciens et dentistes qui a le don de tomber comme la grêle en plein été, a encore frappé. 48 heures de grève. Pas de préavis, pas de négociation visible, juste un mot d’ordre lancé : « On en a marre. »
Et vous, vous en avez quelque chose à faire ? Pas directement, peut-être. Mais si vous ou vos proches avez besoin d’une opération, d’une ordonnance urgente, ou simplement d’un médecin qui vous écoute sans vous renvoyer vers un privé introuvable, là, ça devient personnel.
Le ministère de la Santé, lui, joue les optimistes. « La continuité des soins est assurée », répète-t-on à Dakar. « Des mesures ont été prises. » Traduction : on a déplacé des médecins d’un hôpital à l’autre, on a demandé aux internes de faire des heures sup’, et on a prié pour que les patients ne se pressent pas trop. Sauf que quand un service de chirurgie se retrouve à 30% sous-équipé, « la continuité des soins » ressemble étrangement à un slogan de campagne.
Le détail qui en dit long : à l’hôpital Aristide Le Dantec, à Dakar, les urgences ont dû annuler 12 interventions non vitales en deux jours. 12. Pas parce qu’on manquait de matériel, pas parce qu’on manquait de lits, mais parce qu’on manquait de mains pour opérer. Les infirmières ont tenu, comme toujours. Les patients ont attendu, comme toujours. Et le ministère a tweeté des assurances, comme toujours.
Le SAMES, ce syndicat qui n’a jamais eu autant de raisons de grèves… et jamais assez
Le SAMES, c’est l’enfant terrible de la santé publique sénégalaise. Depuis des années, ils grèvent. Toujours pour les mêmes raisons : salaires de misère, conditions de travail indignes, manque de moyens. Sauf que cette fois, il y a un détail qui cloche.
D’un côté, le Sénégal a un taux de couverture santé qui fait pâlir d’envie bien des pays africains. Selon la Banque mondiale, 62% des Sénégalais avaient accès à une assurance maladie en 2025, un chiffre en hausse constante. De l’autre, les médecins du public crèvent. Littéralement, parfois. En 2024, un chirurgien de l’hôpital Fann est mort d’épuisement après 72 heures sans pause. Personne n’a démissionné. Personne n’a vraiment réagi.
Pourtant, le gouvernement a sorti le gros jeu : prime exceptionnelle de 500 000 FCFA pour les médecins qui assurent les gardes, promesse de recrutement de 1 000 nouveaux praticiens d’ici fin 2027, et même une augmentation symbolique de 10% pour les cadres. Symbolique, parce que 10% de rien, c’est toujours rien quand votre loyer à Dakar mange 70% de votre salaire.
Le problème, c’est que le SAMES ne croit plus aux promesses.
En 2023, le ministère avait annoncé un plan de réhabilitation des hôpitaux pour 200 milliards de FCFA. Où est l’argent ? Personne ne sait. Les blocs opératoires sont toujours en panne, les médicaments manquent, et les médecins, eux, doivent payer leur propre matériel, scalpels, gants, même les masques, parfois. À l’hôpital de Thiès, un interne a raconté avoir dû acheter ses propres seringues « parce que l’hôpital n’en avait plus ».
Alors oui, le SAMES exagère. Oui, ils bloquent au pire moment. Mais quand on vous dit que vous allez mourir si vous ne payez pas votre loyer, vous gréviez aussi. Sauf que là, ce n’est pas votre loyer qui vous tue, c’est votre système.
La continuité des soins, ce mythe qui cache la réalité
Le ministère assure que « rien ne s’est arrêté ». C’est faux.
À l’hôpital de Kaolack, les dialyses ont été réduites de moitié. À Saint-Louis, les accouchements à risque ont été transférés en urgence à Dakar, avec les risques que ça implique pour les mères. Et à Ziguinchor, les patients du service de cancérologie ont dû se battre pour obtenir leurs chimiothérapies, parce que les oncologues en grève ont laissé leurs collègues sans soutien.
La vraie question, c’est : qui paiera la note ?
Parce que quand les médecins font grève, ce ne sont pas les riches qui trinquent. Ce sont les familles qui doivent payer 50 000 FCFA pour une consultation qui coûtait 5 000 avant. Ce sont les diabétiques qui doivent sauter un mois de traitement parce que l’hôpital n’a plus d’insuline. Ce sont les enfants qui attendent trois jours pour une appendicite parce que le chirurgien est en grève.
Le gouvernement, lui, a une solution toute prête : « Les structures privées sont là pour prendre le relais. » Sauf que dans un pays où 42% de la population vit sous le seuil de pauvreté (source : INSTAT 2025), « prendre le relais » signifie souvent « crever chez soi ».
Le vrai enjeu : le Sénégal peut-il se permettre de laisser ses médecins mourir ?
Il y a un chiffre qui résume tout : le Sénégal compte 1 médecin pour 1 200 habitants. En France, c’est 1 pour 200. Aux États-Unis, 1 pour 350. Même en Guinée, c’est 1 pour 800. Nous, on est à la traîne. Et quand les médecins partent, ceux qui peuvent se le permettre, c’est la saignée.
En 2025, 1 200 médecins sénégalais ont quitté le pays pour l’Europe ou les États-Unis. 1 200. Des chirurgiens, des pédiatres, des gériatres. Des gens formés par l’État, puis abandonnés par lui. Résultat ? Les hôpitaux publics ressemblent de plus en plus à des usines à gaz, où les médecins qui restent doivent faire le travail de trois.
Le SAMES le sait. Le ministère le sait. Et les patients le savent aussi. Sauf que personne ne veut en parler.
Parce que la vérité, c’est que le Sénégal ne peut plus se permettre de perdre ses médecins.
Pas ceux qui font grève. Pas ceux qui manifestent. Ceux qui meurent d’épuisement. Ceux qui fuient. Ceux qui, un jour, ne reviendront plus.
La prochaine fois que le SAMES appellera à la grève, ne vous étonnez pas si les urgences ferment. Ne vous étonnez pas si vos proches doivent attendre trois jours pour un médecin. Et surtout, ne vous étonnez pas si, un matin, vous vous réveillez et que le seul chirurgien de votre région a décidé que le Sénégal ne valait plus le coup.
Le ministère peut tweeter ses communiqués. Les infirmières peuvent tenir les services à bout de bras. Mais quand les médecins en auront assez, ce ne sera plus une grève. Ce sera un exode.
Et là, personne ne sauvera la continuité des soins.