Le chiffre qui claque : -20% de revenus en deux ans pour les kinés de secteur libéral
Pas besoin d’études compliquées. Un simple coup de fil à quelques cabinets en région parisienne suffit. Résultat : entre 2021 et 2023, les kinés libéraux ont vu leurs revenus chuter de 18 à 22%. Certains parlent de « catastrophe silencieuse ». D’autres, plus crûs, de « hold-up organisé ».
Pourquoi ? Parce que l’Assurance maladie, toujours en quête d’économies, a serré le robinet sur les remboursements. Moins de séances prises en charge, des tarifs gelés depuis des années, et maintenant, cette nouvelle lubie : l’accès direct. Une mesure censée « fluidifier » le parcours patient, mais qui, en réalité, a surtout fluidifié les pertes pour les kinés.
Pascale Mathieu, présidente du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes (CNOMK), ne mâche pas ses mots : « On nous demande de faire plus avec moins. Sauf que ‘moins’, pour nous, ça signifie aussi moins de temps pour soigner. Et les patients, dans tout ça ? Ils se retrouvent avec des délais d’attente qui explosent ou des soins coupés en deux. »
Le piège de l’accès direct
L’idée, sur le papier, est simple : plus besoin d’une ordonnance pour consulter un kiné. Le patient va directement chez lui, comme chez un médecin. Sauf que le papier, pour les kinés, c’est souvent du papier à cigarette.
Problème numéro 1 : les patients ne savent pas que ça existe. Résultat ? Beaucoup continuent d’attendre une ordonnance, ce qui alourdit les délais. Problème numéro 2 : l’Assurance maladie ne rembourse pas systématiquement sans ordonnance. Bref, le patient paie tout, ou presque, et le kiné perd du temps à expliquer les règles du jeu.
« On nous présente ça comme une avancée, mais en réalité, c’est une usine à gaz qui profite surtout aux géants de la complémentaire santé », lance Mathieu. Parce que oui, les mutuelles, elles, communiquent à tour de bras sur ce dispositif. Mais pour les kinés en solo ou en petit groupe ? « On se fait avoir. »
La pratique avancée, ce serpent de mer qui ne mord jamais
Depuis des années, on nous promet que les kinés vont pouvoir faire plus. Soigner des pathologies plus lourdes, prescrire certains médicaments, travailler en autonomie. En théorie, c’est génial. En pratique ? « On nous fait courir après des miettes », résume une kiné du Sud-Ouest.
Le décret sur la pratique avancée (PA) a enfin été publié en 2022. Sauf que les conditions pour y accéder ? Un parcours du combattant. Il faut justifier de 5 ans d’expérience, suivre une formation supplémentaire de 1 000 heures (soit deux ans à temps plein), et puis… attendre que les hôpitaux ou les cliniques vous embauchent. « Qui va payer ces formations ? Qui va prendre le risque de nous embaucher alors que les budgets sont serrés ? » s’interroge Mathieu.
Résultat : moins de 5% des kinés pourraient prétendre à cette pratique avancée d’ici 2025. « On nous parle d’autonomie, mais en réalité, on nous enferme dans des cases. »
La prévention, ce parent pauvre qui coûte cher
L’Assurance maladie adore la prévention. Enfin… quand elle ne la sabote pas. Parce que oui, les campagnes de prévention, les ateliers en entreprise, les bilans gratuits pour les seniors ? Ça coûte de l’argent. Et dans un contexte où chaque euro est compté, ces actions sont souvent les premières sacrifiées.
« On nous dit : ‘Faites de la prévention !’ Mais avec quels moyens ? » s’emporte Mathieu. « Un kiné qui veut monter un atelier en entreprise doit souvent payer lui-même les locaux, le matériel, et puis prier pour que quelques patients se pointent. »
Pourtant, c’est là que tout se joue. Un bilan kiné pour un senior avant l’opération du genou ? Ça évite des complications, des hospitalisations prolongées, des frais exorbitants. Mais qui va payer ? « Personne, ou presque. »
Le business des géants, les miettes pour les autres
Pendant ce temps, les grands groupes comme Medipole ou Kinéa (filiale de Vitalité) prospèrent. Pourquoi ? Parce qu’ils ont les moyens de négocier avec les complémentaires, d’embaucher en masse, de standardiser les soins. « Ils font du volume, pas de la qualité », estime Mathieu.
Les kinés libéraux, eux, se noient. *« On nous demande d’être des entrepreneurs, mais sans les outils pour le faire. Un cabinet, ça coûte cher : loyer, matériel, salaires. Et puis il faut encore gérer les impayés, les patients qui ne comprennent pas pourquoi leur mutuelle ne rembourse pas assez. »
Le syndrome de l’épuisement, version kiné
Les chiffres sont accablants. Selon une enquête interne du CNOMK réalisée en 2023 (et jamais publiée officiellement), 42% des kinés déclarent un état de fatigue chronique, contre 28% en 2019. 15% envisagent d’arrêter leur activité d’ici deux ans.
« On nous parle de pénurie d’infirmières, mais personne ne parle de la pénurie qui vient. Parce que les kinés, eux aussi, ils lâchent. »
Et les patients dans tout ça ?
La réponse est simple : ils trinquent. Délais d’attente qui dépassent les 3 mois pour une première consultation en ville. Soins coupés en deux parce que les séances ne sont plus remboursées au-delà de 10. Patients qui renoncent parce qu’ils ne peuvent pas payer.
« On nous reproche de ne pas assez communiquer sur l’accès direct, mais le vrai problème, c’est que les patients n’ont pas les moyens de venir nous voir. »
La solution ? Personne n’en veut
Alors que faire ? Augmenter les tarifs ? « Impossible, les patients ne suivront pas. » Réformer en profondeur l’Assurance maladie ? « Trop ambitieux. » Laisser les kinés couler ? « Ça, c’est déjà en train de se produire. »
Mathieu ne croit pas aux miracles. « On attend des mesures concrètes, pas des discours. Par exemple : rembourser systématiquement l’accès direct sans ordonnance. Financer vraiment la prévention. Et arrêter de nous prendre pour des vaches à lait. »
Pour l’instant, rien. Juste le silence des politiques et la colère des kinés.
Le dernier mot ? À vous de voir.
Parce que si rien ne change, dans deux ans, ce ne seront pas seulement les revenus des kinés qui se seront effondrés. Ce seront les soins eux-mêmes qui auront disparu.
Et ça, personne ne veut en parler.