2 milliards engloutis, zéro interopérabilité
Imaginez : vous êtes à l’hôpital de Genève pour une urgence. Le médecin ouvre votre dossier électronique. Sauf que. Votre dernier bilan sanguin, fait il y a trois semaines à Lausanne, n’y est pas. Pourquoi ? Parce que les systèmes des deux cantons ne communiquent pas. Pourtant, la loi impose depuis 2020 que tous les prestataires de soins y soient connectés. Sauf que personne ne l’applique vraiment. Le DEP existe, mais il est aussi utile qu’un catalogue téléphonique en papier.
Avenir Suisse a passé au crible les données. Résultat : sur les 3 500 prestataires de soins concernés, seulement 1 200 ont vraiment intégré le DEP dans leur quotidien. Les autres ? Ils le contournent, le négligent, ou pire : ils mentent sur leur conformité. Pourquoi ? Parce que le système est inutile sans échange de données. Et là, c’est le black-out. Les laboratoires, les radiologues, les pharmacies, tout le monde a son propre logiciel, ses propres règles. Le DEP, lui, reste une coquille vide, un CV en ligne sans contacts.
Le chiffre qui résume tout : 2 milliards de francs. C’est ce que la Confédération a dépensé depuis 2016 pour ce joyeux bordel. 2 milliards pour un système qui ne sert à rien. Pire : qui complique la vie des patients. Parce qu’aujourd’hui, si vous voulez que votre médecin généraliste à Zurich ait accès à vos examens faits à Bâle, il faut lui envoyer une clé USB. En 2024.
Et le comble ? Personne ne veut assumer. Les hôpitaux disent que c’est trop compliqué. Les assureurs renvoient la balle aux cantons. Les cantons pointent du doigt la Confédération. Quant à celle-ci, elle sort des communiqués lisses du genre « le projet avance ». Avance où ? Vers quoi ? Personne ne sait.
Pourquoi les médecins boycottent le DEP
Vous vous dites peut-être : « Mais si c’est aussi nul, pourquoi ne pas tout fermer ? » Parce que personne n’ose. Le DEP est devenu un monstre bureaucratique.
Prenez le cas du CHUV à Lausanne. En théorie, tous les dossiers des patients doivent y être centralisés. En pratique ? Les urgentistes ne l’utilisent presque jamais. Pourquoi ? Parce que leur logiciel interne est plus rapide. Parce que le DEP bugue. Parce que personne ne leur a expliqué comment l’utiliser correctement. Résultat : ils prennent des notes sur papier, comme en 1990. La digitalisation suisse, c’est ça : des écrans qui clignotent et des stylos qui griffonnent.
Le vrai problème, c’est l’ego des prestataires. Chaque hôpital, chaque clinique, chaque cabinet a investi des millions dans son système. Personne ne veut abandonner le sien pour le DEP. Alors on fait semblant. On coche les cases « conforme » dans les rapports, mais sur le terrain, rien ne change. C’est le syndrome du « chacun pour soi » poussé à l’extrême.
Et les patients dans tout ça ? Ils trinquent. Parce qu’un jour, vous vous présentez aux urgences avec une crise cardiaque, et le médecin doit appeler votre médecin traitant pour avoir vos antécédents. En 2024. Pendant ce temps, vous perdez des minutes précieuses. Parfois, ça peut coûter une vie.
La loi existe, mais elle est une blague
La loi fédérale sur le DEP est claire : depuis 2020, tous les prestataires doivent y être connectés. Sauf que l’Office fédéral de la santé (OFSP) n’a aucun moyen de vérifier. Personne ne contrôle vraiment. Les audits ? Superficiels. Les sanctions ? Inexistantes. C’est comme si on interdisait de fumer dans les bars, mais sans caméras, sans amendes, et avec des serveurs qui ferment les yeux.
Exemple concret : les laboratoires. Votre analyse de sang est faite à Yverdon. Votre médecin à Neuchâtel doit la consulter. Sauf que 40% des laboratoires ne transmettent pas les résultats au DEP. Ils les envoient par email, par fax, ou pire : ils les perdent. Résultat ? Des erreurs de diagnostic, des traitements retardés, des patients qui doivent répéter des examens.
Et quand on demande des explications à l’OFSP ? « Le système est en cours d’amélioration. » En cours depuis six ans.
Ce que personne ne dit
Il y a un truc que les médias et les politiques évitent soigneusement de mentionner : le DEP était un mauvais projet dès le départ.
En 2015, la Confédération a lancé le projet sans aucune consultation sérieuse avec les médecins, les hôpitaux ou les informaticiens. On a pris un modèle générique, on l’a adapté en vitesse, et hop : on a balancé 2 milliards dans un trou.
Le vrai scandale ? Ce n’est pas l’argent gaspillé. C’est l’hypocrisie générale. Tout le monde sait que ça ne marche pas. Tout le monde sait que les médecins contournent le système. Mais personne n’ose le dire publiquement. Pourquoi ? Parce que reconnaître l’échec, c’est admettre que la Suisse, pays riche et technologiquement avancé, est incapable de gérer un dossier médical électronique basique.
Et puis, il y a l’effet pervers des subventions. Les cantons et les hôpitaux reçoivent de l’argent pour « implémenter le DEP ». Alors ils font semblant. Ils signent des contrats, ils organisent des réunions, ils envoient des emails motivés. Mais sur le terrain, rien ne bouge. Parce que personne n’a intérêt à ce que ça marche vraiment.
Que faire maintenant ?
Alors, que propose Avenir Suisse ? Tout casser et recommencer.
- Arrêter les subventions inutiles. Si le DEP ne sert à rien, pourquoi continuer à payer ? 2 milliards, c’est assez pour financer une vraie refonte, pas pour entretenir un cadavre.
- Imposer une vraie interopérabilité. Plus d’excuses. Tous les prestataires doivent se connecter à un seul et même système. Sinon, des amendes lourdes doivent tomber.
- Lâcher prise sur les ego. Les hôpitaux et les cabinets doivent accepter que leur petit logiciel perso ne sert à rien si le reste du pays ne le parle pas.
- Arrêter de mentir aux patients. Le DEP n’est pas une solution, c’est un problème. Il faut le dire clairement.
Le plus dur ? Admettre que la Suisse n’est pas à la hauteur. Pas sur le plan technologique, le pays a les compétences. Mais sur le plan politique et organisationnel. Parce que là, c’est la cata.
Le vrai coût du DEP : des vies en moins
On parle souvent des 2 milliards perdus. Mais le vrai coût, c’est celui des patients.
- Des erreurs médicales parce qu’un médecin n’a pas accès à vos antécédents.
- Des traitements retardés parce que vos examens ne sont pas dans le bon dossier.
- Des décès évitables parce qu’un urgentiste a perdu du temps à chercher des infos.
Aucun chiffre officiel, bien sûr. Parce que personne ne veut faire le lien entre le DEP et les complications. Mais les médecins qui osent parler en privé ? Ils sont nombreux à raconter des histoires de patients mis en danger par ce système.
Le DEP n’est pas qu’un échec technique. C’est un échec humain.
Alors, on fait quoi ?
On pourrait fermer le DEP et tout recommencer. Mais à quoi bon ? La Suisse a déjà gaspillé assez de temps et d’argent.
La seule solution ? Une refonte radicale, avec des responsables clairs, des sanctions réelles, et une vraie volonté politique. Sinon, dans cinq ans, on sera toujours au même point : un dossier électronique qui ne sert à rien, des patients en colère, et des milliards engloutis dans le sable.
*La question n’est pas « Comment réparer le DEP ? » Mais « Est-ce que quelqu’un a encore envie de le réparer ? »