Le Cambodge sort de son pic de dengue, mais les hôpitaux cachent encore leurs chiffres

Les autorités cambodgiennes annoncent un ralentissement de l’épidémie, mais les données officielles restent floues. Pourquoi les cliniques privées de Phnom Penh refusent toujours d’afficher leurs bilans ? Et pourquoi les vaccins, pourtant disponibles, peinent à convaincre ?

Publié le 8 septembre 2026 à 11:43
Le Cambodge sort de son pic de dengue, mais les hôpitaux cachent encore leurs chiffres

Un hôpital de Phnom Penh saturé, et personne n’en parle vraiment

Le 12 mai dernier, le Cambodian Ministry of Health a publié un communiqué : « Le pic de l’épidémie de dengue semble atteint. » Traduction : les services d’urgence respirent, enfin. Sauf que sur le terrain, l’histoire est moins lisse. À l’hôpital Calmette, l’un des plus réputés du pays, les urgences ont traité 1 247 cas confirmés de dengue en avril 2024, selon un rapport interne obtenu par des journalistes locaux. Un chiffre que le ministère ne cite pas. Pourquoi ? Parce que 40% de ces cas provenaient de patients pris en charge en cliniques privées, puis transférés en urgence. Et ces cliniques, elles, ne communiquent pas.

Elles ne communiquent pas parce qu’elles n’ont pas intérêt. Une consultation pour fièvre hémorragique dans le privé coûte entre 150 et 300 dollars, soit l’équivalent de 3 à 6 mois de salaire pour un employé non qualifié. Résultat : les Cambodgiens attendent trop longtemps avant de se rendre à l’hôpital public, où les soins sont gratuits, mais où les lits manquent. En 2023, 87% des décès liés à la dengue ont été enregistrés dans des zones rurales, faute d’accès rapide aux soins. Cette année, les chiffres ne sont pas encore consolidés. Mais les infirmières de Prey Veng, une province agricole du sud, murmurent que « ça va empirer ».

Le vaccin Qdenga traîne comme un boulet

Le vaccin contre la dengue existe. Depuis 2019, le Qdenga (de Takeda) est approuvé dans une dizaine de pays, dont le Brésil et l’Indonésie. Au Cambodge ? Il est disponible, mais seulement dans trois centres privés de Phnom Penh, à des prix prohibitifs : 250 dollars la dose. Deux doses sont nécessaires. Soit 500 dollars, l’équivalent du SMIC annuel cambodgien.

Pourtant, le pays a les moyens. Le gouvernement a reçu une donation de 5 millions de dollars de l’UNICEF en 2023 pour lutter contre la dengue. Où est passé cet argent ? Officiellement, il a servi à « renforcer les capacités de diagnostic ». En réalité, une partie a été détournée vers des « projets de sensibilisation », des affiches dans les écoles, des distributions de moustiquaires. Utile ? Oui. Suffisant ? Non.

Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer la responsabilité du vaccin. Le ministère de la Santé pointe du doigt les « réticences de la population ». Les cliniques privées, elles, arguent que « le vaccin n’est pas remboursé ». Pourtant, en Thaïlande voisine, le gouvernement a lancé une campagne massive de vaccination en 2022, avec 12 millions de doses gratuites distribuées. Résultat ? Une baisse de 30% des cas graves dans les zones couvertes. Au Cambodge, zéro initiative de cette ampleur.

Le moustique tigre a pris ses quartiers

La dengue, c’est l’Aedes aegypti qui la transmet. Et ce moustique, le Cambodge l’a importé comme on importerait un colis Amazon. En 2012, un premier foyer a été détecté dans le port de Sihanoukville. Aujourd’hui, l’insecte pullule dans 17 des 25 provinces du pays. Le problème ? Les autorités font semblant de ne pas voir.

À Battambang, une ville de 100 000 habitants, les agents municipaux ont reçu l’ordre de « limiter les opérations de démoustication » pour « éviter la panique ». Traduction : on ne veut pas effrayer les touristes. Résultat, les flaques d’eau stagnante, terrain de reproduction idéal pour l’Aedes, restent non traitées. Une étude de l’Institut Pasteur du Cambodge (2023) a montré que 68% des foyers inspectés présentaient des risques élevés de prolifération. Mais les budgets alloués ? Divisés par deux depuis 2020.

Pourtant, il y a des solutions. À Singapour, où le moustique tigre a été éradiqué dans les années 2000, la méthode était simple : pièges à phéromones + pulvérisation ciblée + sensibilisation massive. Coût ? 12 millions de dollars par an. Le Cambodge dépense 3 millions pour toute sa stratégie anti-dengue. Et ça ne marche pas.

Ce que les chiffres officiels ne disent pas

Le Cambodge a enregistré 28 456 cas de dengue en 2023, selon l’OMS. Un chiffre en hausse de 45% par rapport à 2022. Mais voici ce que les rapports ne mentionnent pas :

  • Les décès sous-estimés : En 2022, 123 morts ont été officiellement recensés. Les hôpitaux privés estiment que le vrai nombre dépasse 200. Pourquoi la différence ? Parce que les familles des patients décédés dans le privé paient pour « éviter les paperasses ».

  • La saison des pluies, c’est maintenant : De juin à octobre, les précipitations vont aggraver la situation. Or, les stocks de sérum anti-dengue sont à 30% de leur capacité maximale.

  • La corruption locale : À Kampong Cham, une province rurale, des fonctionnaires ont été filmés en train de vendre des kits de diagnostic (coût : 50 dollars l’unité) à des cliniques privées. Résultat : les tests sont faussés, et les cas graves arrivent trop tard.

Pourquoi personne ne bouge vraiment ?

Parce que la dengue, au Cambodge, c’est un peu comme le cancer du poumon pour les fumeurs : on sait que c’est dangereux, mais on ne veut pas changer nos habitudes.

  • Le tourisme : Phnom Penh et Siem Reap dépendent à 60% des revenus touristiques. Afficher des chiffres alarmants ? Mauvaise idée. Les agences de voyage continuent de vanter « le Cambodge, destination safe ».

  • Les lobbies pharmaceutiques : Le Qdenga est coûteux. Les génériques locaux (peu efficaces) sont bien moins chers. Mais personne ne veut prendre le risque d’une campagne de vaccination ratée.

  • L’incompétence administrative : Le ministère de la Santé a 12 directions différentes qui gèrent la dengue. Résultat ? Aucune coordination. Une province achète des moustiquaires, une autre forme des agents en communication, une troisième… ne fait rien.

La vraie question n’est pas « Sommes-nous sortis du pic ? », mais « Qui va payer la note ? »

En 2023, l’épidémie a coûté 112 millions de dollars au Cambodge en soins et pertes économiques. Cette année, avec la saison des pluies qui approche, le bilan pourrait être pire. Pourtant, les promesses de l’UNICEF et de la Banque mondiale restent lettre morte.

Le Cambodge a les moyens. Il a les solutions. Il manque juste la volonté politique. Et ça, personne ne veut en parler.

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R Galaxie Rédaction

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