Le marché de Dalat a perdu la moitié de ses étals en une semaine
Le 12 octobre 2026, vers 14h, le marché central de Dalat était toujours debout. Mais les étals de basilic thaï, de coriandre et de pak choï avaient déjà rétréci. Les vendeurs, accroupis sous des bâches trouées, négociaient à voix basse. « Avant, un kilo de basilic à 5 000 dongs, maintenant 12 000. Et encore, si t’as de la chance », grogne un vieux paysan dont les champs à Bao Loc sont sous trois mètres d’eau depuis trois semaines. Les pluies ne s’arrêtent pas. Les rivières ont débordé. Et les légumes, eux, pourrissent sur place ou sont acheminés en urgence vers les villes du Nord, où les prix montent encore plus vite.
Les chiffres ? Selon le Département de l’Agriculture de Lam Dong, 4 200 hectares de cultures ont été submergés depuis fin septembre. Les légumes-feuilles, qui représentent 60 % de la production locale, sont les plus touchés. « On a perdu 70 % de la récolte de pak choï cette année », confirme un responsable de la coopérative de Bao Loc. Résultat : les prix ont doublé en deux semaines. Le basilic, autrefois à 5 000 dongs le kilo, frôle maintenant les 10 000. La coriandre ? 8 000 dongs. « Les gens racontent que les prix ont triplé, mais c’est faux. Enfin… presque », précise un marchand du marché de Tuy Hoa. « Presque », parce que dans l’ombre, les grossistes achètent en gros et revendent le double en ville, là où les consommateurs ne regardent pas les factures.
Pourquoi les prix ne redescendront pas avant Noël
Les inondations, c’est le coup de massue. Mais ce qui tue vraiment les petits producteurs, c’est l’absence de filet de sécurité. À Lam Dong, 80 % des exploitations sont des familles paysannes sans assurance récolte. « Le gouvernement promet des aides, mais jusqu’à présent, on a vu que dalle », lance un éleveur de poulets dont les volières ont été emportées par les crues. Les subventions existent, oui. Mais elles mettent trois mois à tomber, et entretemps, les dettes s’accumulent.
Derrière les chiffres, il y a une réalité plus dure : les contrats avec les grossistes. Beaucoup de paysans signent des accords à prix fixe avant la saison. Problème ? Ce prix fixe était calculé sur une année normale. « On nous a promis 6 000 dongs le kilo pour le basilic. Aujourd’hui, on ne peut même plus vendre à ce tarif », explique un producteur de Di Linh. Résultat : des dettes qui s’envolent, des contrats rompus, et des familles qui vendent leurs outils pour tenir.
Et puis il y a l’effet domino. Les légumes de Lam Dong approvisionnent tout le Sud du Vietnam. Quand les stocks s’effondrent, les prix grimpent partout. À Ho Chi Minh-Ville, le prix du pak choï a bondi de 40 % en une semaine. « Les gens commencent à se tourner vers les légumes importés de Chine, mais à ce rythme, même eux vont manquer », note un analyste du Vietnam Food Association.
Les supermarchés ferment les yeux, les petits payent
Vous vous dites peut-être : « Bon, mais moi, ça me concerne comment ? » Si vous habitez une grande ville, vous avez peut-être remarqué que les prix dans les supermarchés n’ont pas (encore) explosé. Pourquoi ? Parce que les grandes enseignes négocient en amont avec les producteurs restants. Elles achètent moins, mais à des tarifs dérisoires. « VinMart et Lotte ont réduit leurs commandes de 30 %, mais ils nous paient le même prix qu’avant », dénonce un fournisseur de Dalat. Conséquence : les petits détaillants, eux, n’ont plus rien à revendre. Leurs étals sont vides. Leurs clients, eux, paient cash.
Exemple concret : à Buôn Ma Thuột, une ville dépendante des légumes de Lam Dong, les prix ont augmenté de 60 % en trois semaines. « Les gens achètent moins, mais ceux qui peuvent se le permettre raflent tout », observe une commerçante. Résultat ? Les inégalités se creusent. Ceux qui ont un peu d’argent s’en sortent. Les autres ? Ils sautent des repas.
Et le gouvernement dans tout ça ? Silence radio. « On nous parle de ‘mesures d’urgence’, mais quelles mesures ? Des promesses ? », s’agace un syndicaliste agricole. À ce jour, aucune aide concrète n’a été distribuée. Les routes sont coupées, les champs inondés, et les fonctionnaires ? Ils attendent les rapports.
Ce qui se passe quand les marchés spéculent sur la crise
Il y a une autre raison pour laquelle les prix ne baisseront pas : la spéculation. Quand les récoltes s’effondrent, certains acteurs en profitent. Les grossistes qui avaient stocké des légumes avant les inondations les revendent maintenant au prix fort, en misant sur la pénurie. « Des types comme ça, on les connaît bien. Ils attendent les catastrophes pour faire des profits », lâche un ancien responsable du ministère de l’Agriculture (qui préfère rester anonyme).
Preuve ? Les prix du basilic à Ho Chi Minh-Ville ont dépassé ceux de Bangkok. « C’est absurde, mais c’est comme ça », confirme un courtier. Pourquoi ? Parce que les canaux d’approvisionnement sont bloqués. Parce que les gens paniquent et achètent n’importe quoi. Parce que personne ne régule les prix en période de crise.
Et puis il y a l’effet psychologique. Quand les gens voient les prix monter, ils achètent plus pour « faire des réserves ». Résultat ? La demande explose, et les prix montent encore. C’est le cercle vicieux.
Lam Dong paiera la note, comme d’habitude
À Lam Dong, on sait déjà que les plus pauvres trinqueront. Les petits producteurs, ceux qui n’ont pas de filet, ceux qui n’ont pas pu fuir à temps, ceux qui ont tout perdu dans les inondations. « On nous dit que c’est temporaire. Mais temporaire pour qui ? Pour les riches de Hanoï ? Pour les touristes à Dalat ? », lance un paysan dont la maison est maintenant sous l’eau.
Le vrai problème, c’est que ça va durer. Les prévisions météo annoncent encore des pluies jusqu’à fin novembre. Les champs ne pourront pas être replantés avant décembre. Les prix resteront élevés jusqu’à Noël, minimum.
Et après ? Après, on oubliera. Comme d’habitude. Les médias passeront à autre chose. Les politiques feront semblant d’avoir résolu le problème. Les supermarchés continueront à vendre du pak choï à prix d’or. Et Lam Dong ? Lam Dong, elle, devra recommencer à zéro.
Ce qu’on ne vous dira pas
Personne ne vous expliquera que les subventions agricoles au Vietnam sont un leurre. Que les assurances récoltes couvrent à peine 5 % des paysans. Que les infrastructures pour évacuer l’eau des champs n’ont pas été modernisées depuis les années 90. Que les contrats entre producteurs et grossistes sont souvent truqués au détriment des premiers.
Et surtout, personne ne vous dira que ça pourrait recommencer l’année prochaine. Parce que le changement climatique, lui, ne fait pas de pause.
La vraie question n’est pas « Pourquoi les prix ont-ils explosé ? » mais « Pourquoi personne ne fait rien pour que ça n’arrive plus ? »
Les inondations, on les connaît. Les pénuries, aussi. Ce qui change, c’est l’ampleur. Et le fait que cette fois, personne ne semble vouloir payer le prix fort pour éviter la prochaine crise.
À vous de voir si ça vous concerne. Parce que si les légumes de Lam Dong disparaissent des étals, ce ne sont pas que les Vietnamiens qui paieront. C’est tout le monde.