22 actions, mais personne ne sait vraiment comment les financer
En 2023, une femme sur cinq en France a déjà reporté une IVG pour des raisons logistiques. Une sur cinq. Pas parce qu’elle a changé d’avis, mais parce que le chemin jusqu’à la clinique était trop long, trop cher, ou parce que son médecin traitant a bafoué le secret médical en refusant de prescrire la pilule du lendemain. Le ministère de la Santé vient de sortir sa stratégie nationale pour la santé sexuelle 2026-2030. 22 actions, des mots comme « équité », « innovation », et une mention du chemsex en petit, comme un détail gênant glissé dans la poche.
Mais le vrai problème, c’est qu’aucune de ces actions n’est budgétée. Pas une seule. On parle d’« élargir l’accès à la contraception », de « réduire les délais pour l’IVG », de « dépister davantage les IST »… Sans dire comment. Les hôpitaux publics sont à la ramasse, les centres de planning familial saturent, et les libéraux facturent des consultations à 70 euros. La stratégie, c’est du papier à lettres.
Le chiffre qui tue : Selon l’INSEE, 12% des Françaises en âge de procréer n’ont aucun suivi gynécologique. 12%. Parce qu’elles n’ont pas les moyens, parce qu’elles habitent en zone rurale où le dernier médecin est parti à la retraite, ou parce qu’elles ont peur des jugements. Le ministère propose des « parcours simplifiés ». Très bien. Mais qui va payer les infirmières qui les accompagneront ? Qui va construire les antennes en milieu rural ? Qui va former les généralistes à parler de sexualité sans rougir ?
Réponse : personne. Pas encore.
L’IVG, toujours un parcours du combattant
À Paris, une femme peut obtenir une IVG médicamenteuse en 48 heures. À Bastia, il faut parfois attendre deux semaines pour un rendez-vous en centre de planification. Deux semaines, c’est l’équivalent de trois grossesses pour certaines. Le ministère promet de « généraliser les téléconsultations pour la pilule du lendemain ». Super. Sauf que les plateformes existantes, comme MaPilule.fr, sont déjà saturées. Et que les assurances ne remboursent pas toujours les ordonnances en ligne.
Le vrai blocage ? Les gynécologues. Beaucoup refusent de prescrire la pilule du lendemain par principe, ou parce qu’ils estiment que ça « encourage l’insouciance ». D’autres ne savent même pas comment l’utiliser. Résultat : en 2022, 18% des demandes d’IVG médicamenteuse ont été refusées pour « motifs non médicaux ». Traduction : le médecin a jugé que la patiente n’avait pas assez souffert de sa nuit d’ivresse.
Le ministère veut « former 1 000 nouveaux prescripteurs ». Très bien. Mais combien en recracheront 500 parce qu’ils trouvent ça immoral ?
Le chemsex, ce mot qu’on prononce à voix basse
Il est là, dans le document. Une ligne. Une mention du chemsex, ces pratiques sexuelles sous substances (GHB, MDMA, etc.) populaires dans la communauté gay. Le ministère reconnaît enfin que c’est un problème de santé publique. Enfin.
Sauf que la stratégie se limite à : « Encourager les associations à organiser des dépistages ciblés. » Merci. On est en 2024, et les associations de prévention (comme AIDES ou Le 190) se battent depuis des années pour obtenir des salles de shoot sécurisées, des tests rapides gratuits, et des formations pour les pompiers qui interviennent sur les overdoses. Résultat ? En 2023, 37% des hommes ayant eu des rapports sous GHB n’ont jamais été dépistés pour le VIH. 37%. Parce qu’ils ont peur d’être jugés. Parce qu’ils ne savent pas où trouver un test anonyme. Parce que les pharmacies en zone rurale n’ont pas de trousses de dépistage.
Le détail qui pue : Le ministère ne propose aucune mesure pour réguler la vente en ligne de GHB, cette substance qui tue plus vite qu’un arrêt cardiaque. Les dark webs regorgent de sites français qui vendent des flacons non dosés, sans avertissement, sans contrôle. Personne ne s’en soucie.
Les inégalités territoriales, ce cancer silencieux
En Île-de-France, une femme sur deux a accès à une IVG sous 24 heures. En Corse, c’est une sur dix. En Guyane, les délais moyens pour une prise en charge du VIH dépassent six mois. Six mois. Le temps qu’un patient développe une résistance aux antirétroviraux.
Le ministère veut « créer des pôles santé sexuelle dans les territoires prioritaires ». Traduction : quelques cliniques en plus à Marseille, Lille, et peut-être Strasbourg. Mais qui va financer les transports pour les femmes qui vivent à 100 km du centre le plus proche ? Qui va payer les interprètes pour les patientes qui ne parlent pas français ? Qui va former les sages-femmes en zone rurale à poser un stérilet ?
L’exemple qui résume tout : À Mayotte, le taux de dépistage du VIH est de 12%. Douze pour cent. Parce que les centres de santé manquent de kits. Parce que les médecins n’ont pas le temps. Parce que les patients ont peur d’être stigmatisés. Le ministère propose d’« améliorer la coordination entre acteurs ». Génial. Mais combien de temps ça prendra ? Et combien de vies en attendant ?
Le vrai problème, c’est le système
On peut critiquer les délais, les budgets, les résistances des médecins. Mais le fond du problème, c’est que la santé sexuelle en France reste un service à la carte. Selon ce que vous êtes, où vous habitez, et combien vous gagnez.
- Vous êtes une étudiante parisienne ? Vous aurez accès aux pilules gratuites, aux dépistages rapides, et aux IVG sans histoire.
- Vous êtes une rurale de 30 ans ? Vous devrez prendre deux jours de congé pour aller à 80 km voir un gynéco qui vous regardera de haut.
- Vous êtes un homme gay en province ? Vous prierez pour ne pas croiser un pompier qui vous traitera de « dégueulasse » si vous faites une overdose.
Le ministère parle d’ « équité ». Mais l’équité, ça ne se décrète pas. Ça se paie. Et ça se force.
Ce qui va changer ? Rien de structurant. Juste quelques miettes jetées aux associations, quelques formations pour les médecins les plus motivés, et l’espoir que les choses s’amélioreront un jour.
Ce qui ne changera pas ? Les inégalités. Les délais. La honte. Parce que tant que la santé sexuelle restera un problème de riches et de citadins, les autres continueront à trinquer.
La dernière ironie
Le ministère annonce aussi vouloir « lutter contre les désinformations sur les réseaux sociaux ». Très drôle. Alors qu’aucune campagne nationale n’existe pour informer les jeunes sur les méthodes de contraception, les IST, ou les droits en matière d’IVG. Les désinformations ? Elles prospèrent justement parce que l’État ne donne pas les bonnes infos.
La vraie stratégie ? Arrêter de faire semblant. Arrêter de promettre. Et commencer à agir. Pas en 2026. Maintenant.
Ce qu’il faudrait faire (mais qu’on ne fera pas)
- Nationaliser la contraception : Rembourser intégralement les pilules, les stérilets, et les préservatifs. Sans délai. Sans condition.
- Obliger les facultés de médecine à inclure un module obligatoire sur la santé sexuelle. Pas une option. Pas un cours de deux heures. Un truc solide.
- Créer un numéro vert avec prise en charge immédiate pour les urgences gynécologiques et les overdoses. Pas dans trois ans. Maintenant.
- Sanctionner les médecins qui refusent une IVG pour des raisons non médicales. Parce que non, votre « sentiment personnel » n’est pas une excuse.
Mais bien sûr, tout ça coûterait de l’argent. Et puis, il y a les élections. Alors on se contente de 22 actions floues et d’un sourire crispé.
La santé sexuelle française en 2030 ? Toujours un peu mieux qu’en 2024. Toujours pas assez pour celles et ceux qui comptent vraiment.