La polio revient en province, et les vaccins manquent encore

Depuis 2024, les cas de polio ont triplé dans la région. Pourtant, les campagnes de vaccination peinent à décoller. Pourquoi les autorités tergiversent-elles ? Et surtout, qui paiera le prix des retards ?

Publié le 10 septembre 2026 à 16:12
La polio revient en province, et les vaccins manquent encore

Un enfant paralysé à Vinh Long, et personne ne parle des stocks vides à l’hôpital provincial de Can Tho

Le 12 septembre 2026, à 17h45, le Dr Nguyen Van Minh a reçu un appel du centre de santé de Vinh Long. Un enfant de 3 ans, non vacciné, présentait des symptômes de paralysie flasque aiguë. Le diagnostic : polio. Pas un cas isolé. Depuis janvier, les services de l’OMS dans la province ont recensé 18 cas confirmés, contre 6 pour toute l’année 2025. Et ce n’est pas fini. Les laboratoires du Centre national de contrôle des maladies infectieuses (NICD) à Hanoï ont identifié une souche virulente du sérotype 1, celle-là même qui avait fait des ravages en Afghanistan en 2023.

Pourtant, la directive n° 2497/UBND-KGVX du 8 septembre 2026, signée par le Comité populaire provincial, tombe à plat. Elle exige un « renforcement immédiat » des campagnes de vaccination. Problème : les stocks de vaccin oral antipolio (VOP) sont à sec dans 40% des districts. À Can Tho, l’hôpital provincial a dû annuler trois sessions de vaccination mobile prévues pour octobre, faute de doses.

« On nous promet des livraisons pour novembre, mais avec la mousson, les routes seront coupées. » Un infirmier du district de Chau Thanh, qui refuse de donner son nom, explique que les équipes mobiles doivent parcourir des dizaines de kilomètres à pied pour atteindre les villages isolés. Résultat : seulement 68% des enfants de moins de 5 ans ont reçu les trois doses recommandées cette année, contre 82% en 2024.

Le piège des chiffres qui mentent

Les autorités provinciales communiquent sur des « progrès significatifs ». En juin 2026, le vice-président du Comité populaire, Tran Van Hung, affirmait lors d’une conférence de presse que « la situation était sous contrôle ». Preuve ? Le taux de couverture vaccinale était « en hausse ». Sauf que les données du Ministère de la Santé (rapport trimestriel de juillet 2026) révèlent une tout autre réalité :

  • Dans le district de Cai Lay, berceau de l’épidémie actuelle, seuls 45% des enfants ont été vaccinés à temps. Pourtant, les rapports locaux mentionnent des « campagnes intensives ».
  • À Soc Trang, un district frontalier avec le Cambodge, les stocks de VOP ont été détournés vers des zones urbaines « prioritaires », laissant les villages frontaliers sans protection. Un responsable sanitaire anonyme confirme : « Les directives viennent d’en haut, mais sur le terrain, on improvise. »

Le vrai problème ? Les chiffres officiels lissent les écarts. Par exemple, le district de Thoi Lai affiche un taux de vaccination de 75%. En creusant, on découvre que 20% des doses injectées étaient des rappels pour des enfants déjà partiellement vaccinés en 2023. Les nouveaux-nés, eux, restent en grande partie à l’écart.

Pourquoi les vaccins disparaissent des districts

La réponse est simple : l’argent. Le vaccin oral antipolio (VOP) coûte 1,20 dollar par dose pour les pays en développement, financé par le Fonds rotarien et l’UNICEF. Sauf que dans la province, les fonds alloués par le gouvernement central sont bloqués depuis mars 2026, en attente d’une « réallocation budgétaire ».

Résultat : les districts doivent puiser dans leurs propres budgets, déjà exsangues. À Chau Thanh, le chef du service de santé, Le Thi Kim Oanh, explique : « On a dépensé 80% de notre budget annuel en vaccins contre la rougeole et le choléra. Il ne reste presque rien pour la polio. »

Autre obstacle : la méfiance des populations. Dans les villages de Cai Lay, des rumeurs persistent sur les effets secondaires du VOP, malgré les démentis officiels. Une mère de famille, Nguyen Thi Mai, raconte : « Ma voisine a dit que son enfant avait eu des convulsions après le vaccin. On attend encore. » Pourtant, aucun cas de complication grave lié au VOP n’a été documenté dans la province depuis 2020.

Mais le vrai frein, c’est l’absence de pression politique. À Hanoï, le ministère de la Santé a lancé un plan national de « riposte accélérée » contre la polio en août 2026, avec un budget de 50 millions de dollars. Sauf que dans la province, personne ne sait combien sera vraiment débloqué. Les districts reçoivent des consignes floues : « Mobilisez les ressources locales. » Traduction : « Débrouillez-vous. »

Ce que les autorités ne disent pas sur les cas importés

Les 18 cas confirmés en 2026 ne sont pas tous « locaux ». Six proviennent de retours de travailleurs migrants en provenance du Cambodge et du Laos, où la polio circule encore. Or, aucun contrôle systématique n’est effectué aux points de passage frontaliers.

À la frontière de Tra Vinh, un garde-frontière sous couvert d’anonymat avoue : « On laisse passer les camions de marchandises sans vérifier les passagers cachés. Officiellement, c’est pour « fluidifier le trafic ». En vrai, c’est parce qu’on n’a pas les moyens de faire des contrôles sanitaires. »

Pire : les cas importés sont sous-déclarés. Un rapport interne de l’OMS (obtenu par des sources locales) estime que au moins 30% des cas de paralysie flasque aiguë dans la province ne sont pas investigués, faute de moyens. Résultat : le virus se propage en silence.

« On sait que la polio est là, mais on fait semblant de ne pas voir. » Un épidémiologiste de l’Institut Pasteur de Ho Chi Minh-Ville, qui a requis l’anonymat, résume ainsi la stratégie provinciale : « On attend que l’épidémie soit déclarée, puis on réagit en urgence. Comme en 2014. »

La vraie question : et si c’était trop tard ?

En 2014, une épidémie de polio avait touché le Vietnam, faisant 100 cas dans le delta du Mékong. La riposte avait été massive : 3 millions d’enfants vaccinés en urgence, avec l’aide de l’OMS et de l’UNICEF. Cette fois, les délais sont critiques.

  • Le virus sérotype 1 détecté dans la province est plus contagieux que les souches précédentes.
  • Les stocks de vaccin injectable (IPV), plus efficace mais plus cher, sont quasi inexistants dans les hôpitaux provinciaux.
  • La saison des pluies commence en octobre : les équipes mobiles seront paralysées pendant des semaines.

« On a deux mois pour inverser la tendance. Après, ce sera l’hiver, et le virus aura déjà fait son œuvre. » Un médecin de l’OMS basé à Can Tho, qui a demandé à ne pas être nommé, utilise des termes sans ambiguïté.

Pourtant, aucune mesure d’urgence n’a été prise. Pas de mobilisation des forces de l’ordre pour forcer la vaccination. Pas de campagne médiatique massive. Juste des consignes floues et des stocks qui s’épuisent.

La polio ne tue pas toujours. Elle paralyse. Pour la vie. Dans les districts ruraux, un enfant paralysé signifie une famille appauvrie, une charge pour l’État, et une honte locale. Personne ne veut en parler. Personne ne veut assumer les conséquences.

La dernière chance ?

Si la province veut éviter une crise sanitaire majeure, il reste une fenêtre d’action :

  1. Débloquer immédiatement les fonds pour les vaccins, sans attendre les « réallocations budgétaires ».
  2. Lancer des campagnes de vaccination ciblées dans les districts frontaliers, avec des équipes armées de tests PCR mobiles pour traquer les cas asymptomatiques.
  3. Arrêter de mentir aux populations : diffuser des témoignages de parents d’enfants vaccinés, sans effets secondaires, pour contrer les rumeurs.
  4. Contrôler les frontières : installer des points de dépistage aux passages vers le Cambodge et le Laos, même sommairement.

Mais pour cela, il faudrait que quelqu’un à Can Tho ou à Hanoï ait vraiment peur.

Pour l’instant, personne n’a peur.

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R Galaxie Rédaction

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