La France, championne du soin… mais pas de la prévention
En 2023, la France a consacré 2,3 % de ses dépenses de santé à la prévention. C’est moins que la moyenne de l’OCDE (3,4 %), et surtout, c’est un chiffre qui stagne depuis dix ans. Pendant ce temps, la Suède, le Danemark ou même l’Espagne alignent des politiques qui marchent. Résultat ? Moins de maladies évitables, des coûts maîtrisés, et une population en meilleure santé. Nous, on attend que les gens tombent malades pour les soigner. Logique ? Non. Confortable ? Peut-être. Intelligent ? Certainement pas.
Pourtant, les exemples ne manquent pas. Prenez la Finlande. Dans les années 70, c’était le pays d’Europe avec le plus fort taux de maladies cardiovasculaires. Aujourd’hui, grâce à une politique agressive de prévention (campagnes antitabac, taxes sur le sucre, dépistages systématiques), ils ont divisé par deux leur mortalité liée aux infarctus. En France, on préfère attendre que les gens fassent un AVC pour leur poser un stent. C’est plus spectaculaire, plus médiatique, mais c’est surtout plus cher et moins efficace.
Et puis, il y a ce détail qui cloche : en France, la prévention, c’est souvent du saupoudrage. Des campagnes chocs contre le tabac une fois par an, des messages sur l’alcool pendant les fêtes, des rappels sur la vaccination quand une épidémie pointe le bout de son nez. Bref, du bricolage. Pendant ce temps, nos voisins intègrent la prévention dans le quotidien. En Suède, les écoles enseignent la nutrition dès la maternelle. Au Portugal, les médecins généralistes sont payés pour faire de la prévention, pas seulement pour soigner. Chez nous, un médecin qui passe du temps à expliquer comment mieux manger ou arrêter de fumer, c’est un médecin qui perd de l’argent. Parce que le système est conçu pour récompenser les actes techniques, pas les conseils.
Le vrai problème ? Personne n’a envie de payer maintenant pour un bénéfice plus tard
La prévention, c’est comme épargner pour sa retraite : tout le monde sait que c’est une bonne idée, mais personne n’a envie de se priver aujourd’hui pour un bénéfice hypothétique dans vingt ans. Surtout quand les résultats ne sont pas visibles immédiatement. Un ministre de la Santé qui lance une campagne de prévention ne verra pas les effets avant la fin de son mandat. Un médecin qui convainc un patient d’arrêter de fumer ne verra pas les bénéfices sur sa carrière. Et un industriel qui vend des sodas ou des cigarettes n’a aucun intérêt à ce que les gens consomment moins.
Prenez les taxes sur les boissons sucrées. En France, elles existent, mais elles sont ridiculement basses comparées à d’autres pays. Au Mexique, une taxe de 10 % sur les sodas a fait chuter la consommation de 12 % en deux ans. En France, la taxe est à 7,5 %, et les industriels ont réussi à la faire annuler pour les jus de fruits. Résultat ? Les ventes de sodas ont à peine baissé, et les enfants continuent de boire des litres de sucre sans que personne ne bronche. Pendant ce temps, le diabète explose, et les hôpitaux croulent sous les complications évitables.
Autre exemple : le dépistage du cancer du col de l’utérus. En Australie, grâce à un programme de vaccination contre le papillomavirus et des frottis organisés, ils visent l’élimination de ce cancer d’ici 2035. En France, on est à la traîne. Pourquoi ? Parce que le dépistage organisé a été mis en place tardivement, et parce que les femmes issues de milieux défavorisés ou éloignées des centres de santé y ont encore moins accès. Résultat : 1 100 décès par an, dont une bonne partie pourrait être évitée. C’est ça, la prévention à la française : on sait faire, mais on ne fait pas assez.
Trois chantiers prioritaires, et pourquoi ça coince
Si la France voulait vraiment rattraper son retard, il y a trois leviers à actionner. Mais chacun se heurte à des résistances tenaces.
1. Rémunérer les médecins pour la prévention, pas seulement pour les actes
Aujourd’hui, un généraliste gagne plus en faisant des consultations rapides qu’en prenant le temps d’expliquer à un patient comment mieux gérer son diabète ou son hypertension. C’est absurde, mais c’est comme ça. En Angleterre, le NHS a mis en place des forfaits pour les médecins qui suivent des patients chroniques. Résultat : moins d’hospitalisations, moins de complications, et des économies à long terme. En France, on en parle depuis des années, mais les syndicats de médecins bloquent. Leur argument ? « On n’est pas des assistantes sociales. » Sauf que si on ne change pas le système, on va droit dans le mur : les maladies chroniques coûtent une fortune, et elles vont continuer à exploser.
2. Taxer vraiment les produits nocifs, et utiliser l’argent pour la prévention
Les taxes sur le tabac et l’alcool rapportent des milliards, mais une infime partie est réinvestie dans la prévention. En 2022, la France a encaissé 14 milliards d’euros de taxes sur le tabac. Combien a été consacré à la lutte contre le tabagisme ? Moins de 200 millions. C’est dérisoire. Pendant ce temps, les industriels du tabac dépensent des fortunes en lobbying pour éviter les hausses de prix et les paquets neutres. Et ça marche : en France, le prix du paquet a augmenté moins vite que dans la plupart des pays européens. Résultat ? On a toujours 12 millions de fumeurs, et 75 000 morts par an. Si on taxait vraiment, et qu’on utilisait l’argent pour des campagnes efficaces, des consultations de sevrage gratuites, ou des programmes dans les écoles, les résultats seraient là. Mais personne n’ose s’attaquer aux lobbies.
3. Intégrer la prévention dans les politiques publiques, pas seulement dans la santé
La prévention, ce n’est pas que l’affaire des médecins. C’est aussi l’urbanisme, l’éducation, l’agriculture, le travail. Prenez l’exemple des pistes cyclables. Aux Pays-Bas, 27 % des trajets se font à vélo, contre 3 % en France. Résultat : moins d’obésité, moins de maladies cardiovasculaires, moins de pollution. En France, on construit des autoroutes et des centres commerciaux en périphérie, ce qui force les gens à prendre leur voiture. Et après, on s’étonne que les gens ne bougent pas assez. Autre exemple : la cantine scolaire. En Suède, les repas sont gratuits, équilibrés, et bio. En France, c’est souvent de la malbouffe à bas prix. Et on se demande pourquoi un enfant sur cinq est en surpoids.
Ce qui se joue derrière : un choix de société
La France n’est pas mauvaise en prévention par hasard. C’est un choix. Un choix de privilégier le court terme, de ne pas froisser les lobbies, de ne pas bousculer les habitudes. Un choix de soigner plutôt que d’éviter. Et ce choix a un coût : des vies perdues, des milliards gaspillés, une population moins en forme que ses voisins.
Pourtant, les solutions existent. Elles sont connues, testées, et elles marchent. Mais elles demandent du courage politique, des arbitrages difficiles, et une vision à long terme. En attendant, on continue de courir après les maladies au lieu de les prévenir. Et ça, c’est le vrai scandale.
La prévention, ce n’est pas glamour. Ce n’est pas un hôpital flambant neuf ou une nouvelle molécule miracle. C’est du travail de fond, des petites actions qui s’additionnent, et des résultats qui mettent des années à se voir. Mais c’est aussi la seule façon de sortir de cette logique du « toujours plus de soins, toujours plus chers ». La question n’est pas de savoir si on peut se le permettre. La question, c’est de savoir si on peut encore se permettre de ne pas le faire.