La France croit contrôler son IA, mais elle se ment à elle-même
Paris a viré Palantir. Officiellement, c’est une victoire pour la souveraineté numérique. Officieusement, c’est une blague. Une de plus.
Alex Karp, le patron de Palantir, n’a pas mâché ses mots mercredi : la France se « fera du mal » avec une souveraineté en trompe-l’œil. Traduction : vous croyez avoir repris le contrôle, mais vous êtes juste en train de vous bercer d’illusions. Et le pire, c’est qu’il a raison.
Palantir, c’est l’arbre qui cache la forêt
La décision de juin dernier, celle de se passer des services de Palantir pour le renseignement intérieur, sent le coup politique à plein nez. Un geste symbolique, un coup de com’ pour montrer qu’on ne dépend plus des Américains. Sauf que.
Sauf que Palantir, c’est quoi ? Une entreprise qui fournit des outils d’analyse de données ultra-puissants, utilisés par les services de renseignement et les armées du monde entier. Des outils que la France n’a pas. Ou plutôt, des outils que la France n’a pas encore. Parce que si on regarde de près, le problème n’est pas Palantir. Le problème, c’est que la France n’a pas d’alternative crédible.
Et ça, c’est le vrai sujet. Pas le fait qu’on ait viré une boîte américaine. Mais le fait qu’on n’ait rien pour la remplacer. Rien de solide, rien de mature, rien qui tienne la route face à ce que proposent les géants du secteur. Alors oui, on peut faire les fiers, on peut jouer les indépendants. Mais au fond, on est juste en train de se voiler la face.
La souveraineté numérique, une chimère française
La France adore parler de souveraineté. C’est un mot qui sonne bien, qui fait sérieux, qui donne l’impression qu’on maîtrise quelque chose. Sauf que dans les faits, c’est souvent du vent.
Prenez le cloud. On a lancé des initiatives comme Bleu (Microsoft + Orange + Capgemini) ou S3NS (Google + Thales). Des partenariats franco-américains, censés garantir une certaine indépendance. Sauf que derrière les beaux discours, ce sont toujours les mêmes qui tiennent les rênes : les géants américains. On a juste mis un drapeau français sur des infrastructures qui restent contrôlées par des entreprises basées à Seattle ou Mountain View.
Et l’IA, c’est la même chose. On a des startups, des labos, des chercheurs brillants. Mais quand il faut passer à l’échelle, quand il faut des outils opérationnels, prêts à l’emploi, on se retrouve à dépendre de ce que proposent les Américains ou les Chinois. Parce que construire une IA souveraine, ça ne se décrète pas. Ça se fait avec des milliards d’euros, des années de R&D, et une volonté politique sans faille.
Or, la volonté politique, en France, elle est souvent à géométrie variable. On lance des plans, on fait des annonces, on organise des sommets. Et puis, trois ans plus tard, on change de ministre, on change de priorités, et tout tombe à l’eau. La souveraineté numérique, c’est un peu comme le régime : tout le monde en parle, mais personne ne le fait vraiment.
Le vrai risque, c’est de se retrouver à la traîne
Le problème, avec cette histoire de souveraineté en trompe-l’œil, ce n’est pas juste qu’on se ment à nous-mêmes. C’est qu’on prend du retard. Un retard qui pourrait coûter cher.
Les États-Unis et la Chine investissent des milliards dans l’IA. Pas juste pour le fun, mais parce qu’ils ont compris que c’était une question de puissance. Une question de sécurité nationale, aussi. Quand vous dépendez d’outils étrangers pour votre renseignement, pour votre défense, pour votre économie, vous êtes vulnérables. Point.
Et la France, dans tout ça ? Elle est en train de se faire distancer. Pas parce qu’elle n’a pas les talents. Pas parce qu’elle n’a pas les idées. Mais parce qu’elle n’a pas la stratégie. Parce qu’elle préfère les effets d’annonce aux décisions courageuses. Parce qu’elle croit encore que la souveraineté, ça se décrète avec un communiqué de presse.
Ce qui se cache derrière la décision de virer Palantir
Revenons à Palantir. Pourquoi la France a-t-elle décidé de se passer de ses services ? Officiellement, c’est pour des raisons de souveraineté. Officieusement, c’est plus compliqué.
D’abord, il y a la question de l’image. Palantir, c’est une boîte qui a travaillé avec la NSA, avec la CIA, avec des régimes pas toujours recommandables. Pas exactement le genre de partenaire qui fait rêver quand on veut se présenter comme un champion de l’éthique et de la transparence.
Ensuite, il y a la question du coût. Palantir, c’est cher. Très cher. Et dans un contexte de restrictions budgétaires, se passer d’un prestataire américain, c’est aussi une façon de faire des économies. Sauf que si on n’a rien pour le remplacer, c’est juste de l’économie de bout de chandelle.
Enfin, il y a la question politique. Virer Palantir, c’est un geste fort. Un geste qui peut plaire à une partie de l’électorat, à une partie de la classe politique. Un geste qui permet de dire : « Regardez, on agit. » Même si, au fond, ça ne change pas grand-chose.
La France a-t-elle les moyens de ses ambitions ?
La vraie question, c’est celle-là : la France a-t-elle les moyens de ses ambitions en matière d’IA ?
Pour construire une IA souveraine, il faut trois choses :
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De l’argent. Beaucoup d’argent. Pas des millions, des milliards. Et cet argent, il faut le dépenser sur le long terme, pas en fonction des cycles électoraux.
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Une stratégie claire. Pas des plans qui changent tous les deux ans. Pas des annonces qui ne sont jamais suivies d’effets. Une vision à dix, vingt ans, avec des étapes précises, des objectifs mesurables, et une volonté politique qui ne fléchit pas.
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Une acceptation des risques. Parce que oui, se lancer dans l’IA, c’est prendre des risques. C’est accepter de se planter, de devoir recommencer, de devoir investir dans des projets qui ne porteront leurs fruits que dans cinq ou dix ans. Et ça, c’est quelque chose que la France a du mal à faire.
Aujourd’hui, la France coche une case sur trois. Elle a des ambitions, elle a des talents, elle a même un peu d’argent. Mais elle n’a pas la stratégie. Pas la vraie. Pas celle qui permet de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine.
Ce que la France devrait faire (et qu’elle ne fera probablement pas)
Si la France voulait vraiment être souveraine en matière d’IA, voici ce qu’elle devrait faire :
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Arrêter les effets d’annonce. Pas de nouveaux plans, pas de nouvelles commissions. Juste du concret. Des investissements massifs, des partenariats publics-privés solides, et une feuille de route claire.
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Accepter de dépendre des Américains (un peu) pour avancer. Parce que oui, aujourd’hui, on a besoin d’eux. On a besoin de leurs outils, de leurs infrastructures, de leur expertise. Pas pour toujours, mais pour gagner du temps. Pour construire nos propres solutions sans se faire distancer.
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Former massivement. L’IA, c’est d’abord une question de talents. Et la France en manque cruellement. Il faut former des ingénieurs, des data scientists, des experts en cybersécurité. Pas juste dans les grandes écoles, mais partout. Dans les universités, dans les lycées professionnels, dans les formations continues.
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Assumer les compromis. Parce que oui, une IA souveraine, ça veut dire des choix. Ça veut dire accepter de ne pas tout avoir tout de suite. Ça veut dire privilégier la robustesse à la rapidité, la sécurité à l’innovation à tout prix.
Mais bon. Tout ça, c’est de la théorie. Parce que dans la pratique, la France préfère les discours aux actes. Elle préfère les symboles aux décisions difficiles. Elle préfère se raconter des histoires plutôt que de regarder la réalité en face.
Le vrai débat, celui qu’on n’ose pas avoir
Le vrai débat, celui qu’on n’ose pas avoir en France, c’est celui-ci : et si on n’avait tout simplement pas les moyens d’être souverains ?
Pas les moyens financiers. Pas les moyens technologiques. Pas les moyens politiques. Parce que oui, la souveraineté, ça se paie. Et pas qu’en euros. Ça se paie en efforts, en sacrifices, en choix difficiles.
Est-ce qu’on est prêts à payer ce prix ? Est-ce qu’on est prêts à accepter que la souveraineté numérique, ce n’est pas un droit, mais un combat ? Un combat qui demande des investissements colossaux, une stratégie sans faille, et une volonté politique à toute épreuve ?
Aujourd’hui, la réponse est non. On n’est pas prêts. On préfère croire aux contes de fées. À la souveraineté en trompe-l’œil. À l’illusion du contrôle.
Et c’est ça, le vrai problème. Pas Palantir. Pas les Américains. Pas les Chinois. Mais nous. Notre incapacité à regarder la réalité en face. Notre tendance à nous mentir à nous-mêmes.
La seule question qui compte
Alors oui, Alex Karp a raison. La France se fera du mal avec sa souveraineté en trompe-l’œil. Parce qu’à force de croire qu’on contrôle les choses, on finit par ne plus voir qu’on est en train de se faire distancer.
La seule question qui compte, maintenant, c’est : est-ce qu’on va continuer à se voiler la face ? Ou est-ce qu’on va enfin regarder les choses en face ?
Parce que si c’est la deuxième option, il va falloir agir. Vraiment. Pas juste avec des discours. Pas juste avec des annonces. Mais avec des décisions. Des investissements. Des sacrifices.
Et ça, c’est une autre paire de manches.